Un peu de lecture inédite…

Posté par BernartZé le 5 mai 2008

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   Mort d’un saxophoniste sans bandoulière 

         Longtemps, le cœur porté en écharpe, il avait réussi à tromper la mort. 

Ses plus belles infidélités s’accomplissaient depuis toujours sous le même pont, à la nuit largement rétamée, au delà de toute notion d’heure, ou du mal qu’il se faisait pour un tout petit bien. 

Ces séances d’épanchement, ces zébrures nocturnes, il les maîtrisait du mieux qu’il pouvait.

Quand tout se déchirait et qu’il avait encore suffisamment de forces physiques pour l’aider à porter son instrument, il reprenait, au même endroit, le fil interrompu lors d’une veille précédente et le cours d’une vie sans partition, comme il disait. 

Et au lieu d’éructer vainement des mots dont il percevait mal le sens, adossé à même la pierre d’une voûte trop familière, il laissait monter son âme avant l’heure en lui faisant la courte échelle.

     Les chemins qu’elle trouvait !

   Seuls les sons s’échappant alors de son saxophone pouvaient dire combien il avait fait de recherches dans tous ses sens. Au cœur de ses extrêmes un pouls battait encore ! 

     Sa vraie nécessité était qu’il fît nuit. Peu lui importait, suivant les saisons, s’il faisait froid ou chaud, pluie ou purée de pois ; la neige, pourtant rare, n’avait pas réussi à l’arrêter. Même vacillante sa flamme ne trouvait de raison d’être que dans une profonde obscurité. Seul un réverbère situé près du pont, était autorisé à diffuser une vague lumière qui lui tombait généralement en biais devant les pieds, près de l’endroit où il déposait l’étui de son instrument. Au loin, d’autres éclairages n’existaient pas pour lui. Pour qu’il pût s’animer, s’allumer et reprendre un peu vie, il lui fallait, aussi, boire de cette eau, à même sa source. 

     Oui, en plus de la pénombre ambiante, il aimait assez les vapeurs alcoolisées, sans pour autant, comme les autres, se penser spécialement victime ou coupable de la moindre addiction.  Par contre, et précisément relatif à cette affinité élective, son choix, justement, s’était très tôt porté sur le Scotch, bien que n’ayant, à sa connaissance, pas la moindre ascendance écossaise. Non pas qu’il détestait boire du Whisky, voire du Bourbon, ou d’autres distillations cousines, mais suite à certains tests comparatifs, il s’était rapidement vu accorder un supplément de chaleur par le Porteur du Kilt, ainsi qu’il dénommait son fournisseur des grands soirs.  Malheureusement, de plus en plus souvent, il avait dû recourir, au nom de sa quête d’inspiration, à de lointains cousins non issus de germains, d’une deuxième ou troisième génération extrêmement métissée pour avoir largement fricoté avec le tord-boyaux.Autant -ou plus ?- de mal que de bien sans doute, et peu lui importait faute d’autres moyens ! 

      Une unique chose comptait alors encore : celle de parvenir à décoller du bitume pour accéder, enfin, à une tout autre stratosphère.  Tout là-haut, bien au-dessus de lui et ses semblables, se jouaient d’autres notes, tellement mieux accordées. Il n’avait jamais prétendu pouvoir légitimement tutoyer le Céleste, encore moins Le Divin, simplement il n’avait eu de cesse de rechercher La Grâce, malgré son état général.   Celui-ci avait beau très logiquement empirer de nuit en nuit, ses moments d’apesanteur justifiaient à eux seuls la lourdeur du reste du monde, excusant même, au passage, son propre lest, héritage aussi humain que fâcheux à ses yeux.      Entendre les cris nocturnes plus ou moins déchirants de son saxophone froisser, sans la moindre vergogne, la nuit, son manteau ou sa susceptibilité supposée, redonnait à sa présence terrestre un sens, une direction, exclusivement ascensionnelle. Et lors de leurs noirs éclats les plus vifs, son instrument et lui pouvaient donner l’illusion aux éventuels promeneurs égarés ou insomniaques d’un accord presque parfait.           

             Cela n’avait qu’un temps : trop d’alcool absorbé, imbibé d’idées noires, il finissait, de moins en moins rarement, par se taire lourdement, écrasé de fatigue.

       Une nuit, apparemment comme toutes les autres, il n’eut pas la patience de retrouver des forces suffisantes pour rentrer chez lui. Il ne lui resta même plus celles de retenir dans sa chute son saxophone qui, s’étant échappé, sautait prestement à l’eau, sans bouée ni bandoulière pour retarder sa noyade.   

Hautement fidèle, il n’hésita pas un instant à le suivre. 

(© 2004/droits réservés)

 

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