Le « truc » que jamais personne ne lira entièrement (pas même avec une loupe à 125%) !

Posté par BernartZé le 15 octobre 2009

 

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Une vie de gigolo

                  

                   – Tu te rends compte, tu aurais pu mourir !                

                   – C’était un peu le but, tu sais.

    

     A quarante ans passés, quelle santé ne faut-il pas pour demeurer gigolpince !?

A quel âge le glas de la retraite se fait-il entendre pour un vieux beau entretenu ?

Cela dépend -sûrement- directement de celui de la riche rombière. 

    

     Depuis une bonne dizaine d’années ces interrogations tournaient en rond, traçant des cercles concentriques dans le même coin de son cerveau.

Encore quelques années comme ça et c’est les nerfs optiques qui seraient attaqués !

    

     Ce n’est pas un métier dans lequel on peut faire de vieux os, encore moins une vieille peau.

Toujours cette éternelle question de l’âge et du temps qui passe sans que l’on se voit décrépir !

Il ne l’avait jamais ignoré et pourtant il lui semblait, particulièrement aujourd’hui, découvrir -dans le miroir- l’œuvre que tout le temps écoulé avait fait !

cette heure, un unique constat : le délabrement était bien avancé.

Le cœur n’y était plus, ce qui, « moralement », lui paraissait de plus en plus insoutenable.

               

                Cette vie-là l’avait réellement ravi durant plus d’une décennie.

Son être entier au service du paraître ; tout était bon pour se mettre physiquement en valeur pour le plus grand plaisir de la gente féminine !

A dix-huit ans à peine, on le complimentait déjà sur sa belle gueule de Valentino.

Le regard sombre, la paupière spontanément lourde, il se força à fumer pour se donner plus de prestance.

Il consacra toutes ses heures à l’étude.

En observant les vrais fumeurs, en regardant de vieux films, il trouva le geste naturel, la pose discrètement élégante dans le reflet de son miroir, après des journées entières de travail, à répéter sans relâche, à corriger impitoyablement le plus petit défaut.

L’œil critique, toujours, il s’évertua à apprendre à ne presque pas sourire.

Sinon, c’était risquer inutilement d’avoir l’air à moitié niais, ou donner l’impression de grimacer pour cause de caillou aventuré dans une chaussure. 

     Ses premières conquêtes le rassurèrent bien vite, certaines tombant littéralement en pâmoison.

Pourtant, il conserva quelques inquiétudes sur son potentiel et ses capacités, ne serait-ce que par son absence totale d’abnégation. Il ne se sentait nullement l’âme d’un secouriste, encore moins celle d’un membre du corps médical.

Malgré des doutes bien légitimes, il prit vite de l’aisance, jusqu’à faire preuve d’audace.

Afin de se donner les moyens d’atteindre son objectif, il dressa un plan de bataille cartésien.

Avec rigueur et méthode, il s’appliqua à relever des défis de plus en plus importants, tout en s’efforçant de gommer les insuffisances susceptibles de nuire à son futur statut.

Durant cinq années, il n’eut de cesse de se perfectionner.

Bientôt il serait prêt. 

     Deux jours avant son vingt-cinquième hiver, il décida de se lancer dans le grand bain et de passer professionnel.  

        Il avait entendu parler d‘un endroit où, disait-on, des hommes pouvaient facilement rencontrer certaines femmes susceptibles de les entretenir si…plus et affinités (!)

Mieux encore, on lui avait précisé de commander « un thé au jasmin ».

A croire qu’il s’agissait là d’un obscur mot de passe pour pénétrer dans le monde des amours tarifées et entrer en contact avec celle qui pourrait devenir sa première bienfaitrice.L’adresse à laquelle il se rendit pour son baptême était fameuse.On n’avait pas manqué de lui stipuler d’aller directement au sous-sol, là où tout se passerait s’il avait de la chance et du succès.Il avait mis des heures à se préparer, revoyant cinq ou dix fois chaque détail, choisissant minutieusement les accessoires qui lui permettraient, peut-être, de se faire remarquer.Ayant tout peaufiné, il prit enfin conscience que le plus important tiendrait sans doute dans sa capacité à se laisser aller avec naturel, tout en gardant son plus grand sang froid et du même coup le contrôle des opérations.

    

     Cependant, lors de cette première fois, il éprouva tout d’abord un trac monstrueux, comme celui – croyait-il – du comédien montant sur scène.

Il se sentit tout déconfit, tout craintif, tout petit, comme retombé en enfance.

Et Dieu seul savait qu’il n’avait pas oublié combien il avait dû mener une lutte sans merci contre une timidité maladive qui s’était évanouie, comme par miracle, dès son entrée dans l’adolescence !

Mais ce jour-là, avec son -presque- quart de siècle pour le rassurer, il se rengorgea bien vite, si tôt assis à sa table.

Il avait sciemment décidé de s’installer au centre de cette vaste pièce et de faire le beau nonchalamment, mais de façon toute étudiée.

Distraitement, il jetait des œillades alentour.

D’abord au hasard, jusqu’à ce que son excellente vision périphérique lui permît de remarquer une femme qui lui parut immédiatement plus seule et isolée que toutes les autres.

Elle avait l’air ailleurs, ne semblant rien attendre et surtout pas la venue de quelqu’un comme lui.

Quel âge lui donnait-il ?

Une jeune quarantaine, peut-être, et des illusions automnales pour ne pas dire crépusculaires.

A distance raisonnable (pour ne pas être vu ; mais elle s’en moquait bien) elle ne lui parut ni spécialement belle, ni spécialement laide, ni particulièrement riche, ni particulièrement…rien.

Voilà : elle n’avait l’air de rien et c’était pour cela que son regard s’était attardé sur cette femme un peu triste qui avait dû se tromper totalement d’adresse.

Tout en la considérant, avec de plus en plus d’attention, comme une simple erreur de casting, il se dit que…après tout, pourquoi ne pas commencer à fourbir ses premières armes en tentant de l’approcher ?

Et c’est ce qu’il se mit précisément en tête de faire, se donnant de l’aplomb en se répétant son alexandrin préféré : « Encore un mot, un seul, et je vous translucide ! »

S’il n’ignorait pas l’usage abusif d’un adjectif (voire d’un nom) pour tenir lieu de verbe -mais c’était justement ce qui l’amusait !-, il était absolument incapable de se rappeler où il avait trouvé cette phrase sémillante.

C’était à se demander s’il ne l’avait pas inventée tout seul un soir d’extrême liquéfaction alcoolisée.

Non, tout de même pas !

Quel que pût être l’auteur de cette saillie remarquable (question d’opinion !), il continuait à douter de son sens ; et d’ailleurs en avait-elle réellement un ?…

Peu importait.

    

     Histoire de mettre une bonne part de son cœur à l’ouvrage, il choisit de le porter en bandoulière pour faire un pas vers la table où se trouvait l’inconnue.

Restait à déceler le moment le plus opportun pour se lever.

A l’observer, il tenta de la deviner pour mieux la séduire.

Mais elle ne regardait pas vers lui. En fait, elle ne regardait absolument personne.

Seule sa table semblait lui importer.

Depuis combien d’heures était-elle assise là ?

Il ne l’avait vue ni boire ni commander quoi que ce soit.

A force de chercher une amorce, il finit par trouver une idée.

Et s’il osait aller lui proposer poliment, non sans une certaine hardiesse, de partager son « thé au jasmin » ?

Ayant découvert que son goût ne le portait pas naturellement vers ce genre de breuvage, il n’éprouverait aucun chagrin et pas la plus petite gêne à se priver, pour elle, de quelques décilitres.

Et puis, pour ce que son thé lui avait rapporté de rencontres jusqu’à présent !

De toute évidence, il ne suffisait pas d’en boire tranquillement pour se faire facilement remarquer.

A lui, donc, de provoquer la chance…tout en sachant patienter.

Alors qu’il se faisait la réflexion que, mine de rien, depuis près d’une heure, ses regards ne s’étaient pas portés sur une autre femme, il la vit soudainement s’affaisser sur sa table, comme prise d’un léger malaise.

Les yeux, plus que jamais, perdus dans le vague, elle lui donna l’impression de s’abandonner totalement à une profonde mélancolie.

Apparemment accablée, elle tentait d’enfouir sa tête dans le creux formé par ses bras repliés où son ultime soutien se nichait peut-être.

Quelqu’un devait se lever pour lui porter secours ; il se dévoua.

    

     Si véritablement toute femme était une île, il se demanda, une fois debout, où il pourrait bien jeter l’ancre afin d’aborder celle-ci.

 

Tout en naviguant à vue, il hésita, virant à bâbord, puis à tribord et décida finalement de faire quelques portions de mile supplémentaires, quitte à tourner en rond.

En fait, il avait peur d’être mal accueilli au point de se sentir brutalement importun.

A un moment ou l’autre il lui faudrait se décider.

Ne tenant plus compte d’éventuels vents contraires, il se risqua.

Au péril de sa vie, ou plutôt de sa fierté au cas où il serait directement rejeté à la mer, il échoua à ses côtés, à une bordée de table.

Le trac le reprit soudain, du même coup la panique et naturellement cette bonne vieille timidité qu’il croyait avoir -à tout jamais- envoyé ad patres.

Après avoir presque failli trébucher, il faillit bredouiller pour finalement ne rien dire.

Et elle qui ne s’était pas même rendu compte de son approche !

L’ayant remarqué, il redoubla de courage pour oser articuler :

     – « Excusez-moi de vous importuner, mais…me permettriez-vous de vous proposer mon aide ? »

Ouf ! Il avait fini par réussir à lui parler.

Toujours aussi lasse, elle sembla consentir à hausser un sourcil, le gauche.

Prenant son air le plus ténébreux, faisant appel à ses origines plus que méditerranéennes et à un culot dont il ignorait tout, il s’autorisa l’impensable et s’assit, sans y avoir été invité.

Elle ne broncha pas et ne pipa mot.

Devait-il considérer sa non-réaction comme une invite ou bien comme un rejet définitif lui intimant l’ordre de disparaître ?

Perplexe, il opta pour l’immobilité des statues de cire durant un temps infini.

     Cinq secondes plus tard, n’y tenant plus, il aventura un « bonsoir » engageant plein de retenue.

Enfin, elle leva la tête et il lui sembla soudain comprendre ce qu’il n’avait jamais appris.

Le métier de gigolo ne serait pas une mince affaire pour laquelle il lui suffirait d’être plutôt bien de sa personne et de savoir se présenter, toujours à son avantage.

Il lui faudrait être capable de rester constamment en alerte, de maîtriser ses nerfs et surtout de conserver l’emprise totale de ses sentiments.

Or, cette affaire se présentait plutôt mal.

Elle l’émut dès le premier regard.

Et le piège s’était refermé ; sur lui.

    

     Durant toutes ses années d’apprentissage, au cours de toutes ses aventures qui lui avaient permis de vérifier son pouvoir d’attraction sur la gente féminine, il n’avait jamais eu l’occasion d’éprouver de véritable inclination pour aucune femme ; de la tendresse, tout au plus.

Et voilà que, sans coup férir, cette pâle inconnue lui faisait de l’effet, sans même le vouloir !

Etre ainsi pris en traître, dès la première rencontre professionnelle, voilà bien un accident qu’il n’aurait pu envisager !

De même, il ne pouvait s’expliquer pourquoi, au premier regard porté sur lui, elle lui avait fait sentir qu’elle n’était pas faite pour le rôle qu’il espérait la voir très vite jouer ; pas plus qu’il ne pouvait s’envisager, avec elle, dans celui d’un homme entretenu.

Elle parut, à ses yeux, bien trop émouvante et, d’emblée, il aurait dû la fuir d’un simple « au revoir », en l’abandonnant à son évidente lassitude.

Mais il était resté assis, face à elle, dont les yeux ressemblaient -pour lui- à deux naufragées en péril.

Lui qui savait à peine nager…

    

     Plus tard, bien plus tard, quand ils se revirent ailleurs et qu’il sut son histoire, il découvrit qu’ils ne seraient jamais faits pour entretenir des relations vénales.

Dommage !

Car toute malheureuse qu’elle était, elle ne manquait pas de fortune.

Aucun souci de ce côté-là.

Ne pouvant s’en défaire, ne voulant pas s’en éloigner, il la surnomma « mon sable émouvant ».

Et dut repartir en chasse afin de gagner sa vie.

    

     Retour à la case départ et nouvelles tentatives d’approches plus ou moins glorieuses et fructueuses.

Il s’évertua à passer toutes ses soirées, jusqu’à des heures parfois très avancées, dans ce même haut lieu de rencontres -café, brasserie, bistrot, restaurant, dancing- où il avait échoué à faire ses premières armes.

Après des thés au jasmin bus -en vain !- jusqu’à l’écœurement, il passa à des boissons plus réconfortantes.

Quelques tâtonnements bien excusables et il parvint à trouver une véritable source de contentement avec des cocktails à base de whisky.

Son préféré ?

Le « Bourbon old fashioned » pour le nom (déjà) et pour la belle rondelle d’orange qui chevauchait le bord du verre.

C’était sucré en diable, mais sacrément bon avec la petite amertume apportée par l’angostura !

Histoire de varier les plaisirs, durant ses longues nuits passées à observer de potentielles proies, il s’essaya même au « Bloody Mary ».

Mais la vodka et lui ne firent pas bon ménage ; la faute au jus de tomate, très certainement !

Jusqu’au jour où…

     Une nuit, vers 1h30, il tomba sur la perle rare : une femme ayant le double de son âge et fort peu d’états d’âme.

Le fume-cigarette à la bouche, elle le toisait depuis deux siècles quand il finit par se décider, bien aidé par l’alcool, certes.

L’affaire fut vite entendue.

Le lendemain matin, au réveil, il s’éclipsa rapidement de peur de se laisser malencontreusement éborgner par son interminable fume-cheminée perpétuellement allumé !

Elle s’avéra capable de bien des négligences.

Mais aussi de tant de largesses, en compensation.

Cette vieille et fière rombière lui permit de vivre royalement jusqu’au jour où son cœur, de guerre lasse, lâcha simplement prise sans (le) prévenir.

Pris de court, il retourna vivre dans son petit studio, tout au nord de la capitale, qu’elle avait eu le très bon goût de lui offrir pour fêter leur première année d’…entente cordiale.

Quand il sut -très vite- qu’elle avait omis de le coucher (pour la dernière fois) sur son testament, il comprit qu’il devrait se mettre en quête d’un tout nouvel avenir et donc…se remettre sur le marché de l’emploi.

D’où l’éternel retour sur les lieux de ses premières expériences professionnelles.

Il n’avait pas trente ans.

               

                Sa deuxième vie (ou presque !) commença un jeudi de novembre à 0h01.

Le « Beaujolais nouveau » était arrivé et avec lui tout un tas de proies facilement abordables.

Certaines lui parurent même avoir devancé l’heure officielle, comme si elles avaient trouvé discrètement l’accès direct à la cave.

Beaucoup voulaient probablement effacer bien des souvenirs : ceux de leur jeunesse éloignée ainsi que les myriades d’illusions définitivement perdues.

En moins de temps qu’il n’en fallait pour dire deux fois « tchin ! », il prit conscience qu’il restait le seul mâle à vingt mètres à la ronde.

Où donc avaient bien pu s’enfuir les autres ?!

Difficile de se sentir de taille à faire front tout seul ; cette tâche s’avéra encore plus colossale quand il se mit à dénombrer les regards égrillards qui convergeaient vers lui.

Malgré son savoir-faire, il se sentit retomber en adolescence.

Il connut même un vif instant de peur-panique en voyant fondre sur lui une sorte de…gourde à molette ; pas d’autre manière -selon lui- de surnommer cette femme qui vint lui bredouiller à l’oreille un leste et surprenant « Dis, tu voudrais pas m’époustoufler ? ».

Il n’avait jamais entendu plus grivois, du moins en de telles circonstances !

    

     Et son deus ex machina fit son apparition.

Une femme entre deux âges, le cheveu court et blond, le visage un brin sévère mais l’œil également amusé.

Immédiatement et sans un mot elle éclipsa la malotrue qui partit valdinguer bien plus loin.

Et, de plus près, elle apparut soudain un peu jeune, au point de le faire douter.

Il hésita vraiment à croire qu’elle s’était avancée sans autre intention que de se moquer de lui.

Son regard était bien trop…alors que la froideur de son visage au contraire…

Il demeura perplexe et entièrement sur ses gardes.

Elle seule avait le contrôle de la situation, mieux valait l’admettre de bonne grâce.

Il eut l’idée de ne rien dire et de l’accueillir d’une simple inclinaison de la tête en lui offrant sa pupille la plus noire veloutée.

De suite, il la vit ne pas rester indifférente.

Son ténébreux tempérament n’avait jamais été aussi bien nuancé.

Le dosage était sans nul doute parfait ; il allait s’en féliciter quand elle lui demanda s’il…avait l’heure.

Non…de nom d’une pipe à roulettes !!

C’était là une tentative d’approche typiquement masculine ; aux hommes l’inquiétude de l’heure, aux femmes la quête…du feu, pour leur cigarette !

Ça fonctionnait très bien ainsi depuis belle lurette et voilà que cette nuit cette femme, dont il ne savait rien, venait tout mettre par terre !

Il préféra la renseigner sur la question temporelle (près d’une heure du matin), vu qu’il n’était plus certain d’avoir encore une notion de l’espace.

Les derniers bastions de la belle maîtrise de son art venaient de tomber !

Et comme il renonçait à toute velléité, il vit son expression s’adoucir en un instant.

Le visage retenu et légèrement crispé laissa place à un premier vrai sourire entendu et complice.

    

     De cette nuit-là, il se souvient encore très précisément aujourd’hui, à l’heure de l’ultime (ou soi-disant) bilan ; aucun des deux n’avait trouvé le temps de mieux goûter le nouveau millésime du Beaujolais, ayant décidé de lever le camp illico et prestement.

Vifs comme un (seul) éclair, rapides comme deux gazelles, ils avaient filé hors de portée des regards les plus envieux.

Ils avaient poursuivi leur course durant une prodigieuse décennie qui les avait vus voler de Londres à Berlin, en passant par Monte-Carlo et retour à Paris.

Puis, d’un commun accord, ils décidèrent de tourner le dos à un trop plein de joyeuses futilités et partirent définitivement pour l’Asie.

    

     Pour ultime fantaisie, ils jouèrent à pile et face leur première destination, lançant une pièce d’or au-dessus d’une carte ; la Malaisie fut désignée ; ils choisirent, par prudence, de commencer par Kuala Lumpur, la capitale.

Le goût de l’aventure aurait bien le temps de les gagner ensuite.

Et effectivement, ils éprouvèrent de grandes difficultés à demeurer longtemps dans un même lieu.

Ainsi, très rapidement, ils remontèrent vers le Nord, en suivant la carte : Cambodge, Thaïlande, Birmanie, puis à grands coups d’ailes, redescendant vers le sud-ouest, le Sri Lanka pour un peu de repos, croyaient-ils.

Et de Mannar, ils passèrent naturellement à l’extrême sud de l’Inde.

Cela faisait à peine quatre mois qu’ils avaient fait leurs adieux au Vieux Continent.

De Madurai, ils se dépêchèrent de partir afin de rejoindre Pondichéry puis Madras sans trop tarder, histoire de coller au près à la côte est qu’ils remontèrent comme on se gratte l’épine dorsale.

Plus parce que ça rassure et moins parce qu’elle démange.

Pour eux deux, cela correspondait indiscutablement à leur envie du moment.

     Et, de toute évidence, ils vivaient une phase spécialement versatile : en cinq jours passés à Madras (qui n’avait pas, alors, encore été rebaptisée), ils avaient eu le temps de parcourir en tous sens l’interminable Marina Beach, sur laquelle ils avaient assisté aussi bien au lever qu’au coucher du soleil, de s’emballer d’un même élan pour l’architecture de la Basilique St Thomas (ils y retournèrent quotidiennement, comme en pèlerinage), d’avoir chaud et de finalement s’ennuyer un peu trop.

Le sixième jour, au petit matin (alors qu’en d’autres temps, Dieu n’avait même pas encore achevé Son Œuvre), sans se concerter, ils se résolurent à partir sans attendre.

Direction Bhubaneswar, une vieille cité débordant de temples, dont un tout particulièrement les attirait : le Temple de Jameswar.

Et comme dans ce même « Triangle d’Or » ils tenaient absolument à voir aussi le Temple de Konarak (dans un village, plus au sud) qui leur avait été chaudement recommandé, ils se sentirent motivés pour s’offrir une brusque et grande remontée de la côte à tirs d’ailes.

De ce fait, leur sommeil devint secondaire, et, conséquence immédiate, leurs moments d’intimité de plus en plus rares.

Qu’importait ! Que n’auraient-ils pas fait pour enchaîner les visites de temples, quand d’autres enfilaient les perles !

Mais en approchant du Temple de Konarak, ils déchantèrent progressivement.

Si l’arrivée verdoyante les séduisit, ils se trouvèrent carrément incommodés devant cette immense chose en forme de char (reposant sur douze paires de roues « merveilleusement sculptées » !!).

Considérées individuellement, les roues n’étaient pas mal (certes), mais le temple dans son ensemble leur fit l’effet d’un…immonde soufflé monté trop vite !

Indigeste !!

Et dire que tout ceci était inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO

Du coup, autant par caprice que suite à cette considérable désillusion, ils refusèrent d’en voir davantage et regagnèrent au plus vite Bhubaneswar.

Là, ils savaient qu’ils pourraient, à loisir, visiter plusieurs centaines de temples et, surtout, voir et revoir le Temple de Jameswar qui les avait ravis aux premiers regards ; le cadre, l’architecture, tout avait emporté leur entière adhésion.

    

     Mais, une fois de plus, l’heure de partir ne tarda pas à se faire sentir.

Et cette fois, ils comprirent qu’ils s’étaient laissé enivrer par trop de visites touristiques.

N’étant tout de même plus à un « excès » près, ils voulurent assister au lever du soleil sur le Taj Mahal et remontèrent d’un coup sec dans le nord de l’Inde.

Ce fut exactement ainsi qu’ils l’avaient rêvé : romantique et poignant à souhait ; pensez donc, un mausolée consacré à une épouse défunte érigé (enfin, sans doute avait-il seulement levé la main pour apposer sa signature) par un veuf inconsolable !

    

     Vint (enfin !) le moment de songer à devenir spirituels.

Mais pour la première fois depuis qu’ils s’étaient rencontrés, leurs envies divergèrent.

Lui voulait à tout prix voir le Gange de très près en proposant une halte à Bénarès, elle se refusait à perdre un instant de plus, désirant rejoindre Calcutta au plus vite.

Il fit tant et plus pour la convaincre et l’amadouer, tentant de jouer -à nouveau- de ses charmes.

Mais ceux-ci semblèrent s’être malencontreusement évanouis au fil des centaines de kilomètres parcourus en un temps record.

Il insista, pourtant.

Elle résista, sans sourciller.

Et, bien évidemment, il dut baisser pavillon et faire semblant de la suivre avec grâce.

    

     A peine arrivés à Calcutta, malgré la fatigue d’un voyage qui s’était déroulé en train de façon assez périlleuse et -entre eux deux- houleuse, elle n’avait eu qu’un seul leitmotiv, plus qu’une seule obsession : le « mouroir de Kalighat » et rejoindre Mère Teresa !

     A ‘t’huit ans (plus que passés) elle ressentait brutalement l’impérieux besoin d’apporter son aide aux « Missionnaires de la Charité » et de se consacrer aux autres.

Il trouva ce sens soudain de l’abnégation fort louable mais peu compatible avec son plan de carrière !

Cependant, une fois de plus, par habitude autant que…parce qu’il n’avait pas de solution de remplacement, il acquiesça.

     Les premiers jours furent terribles pour tous les deux.

Le bruit, la fureur et la pauvreté ; ils prirent tout de plein fouet.

Des grandes villes à travers le monde (essentiellement en Europe), ils en avaient connues ; mais ils n’avaient jamais été si violemment frappés par autant d’images de misère et de désolation.

A tous les coins de rues, parfois tout le long des trottoirs, jonchant le macadam, des êtres humains, presque inanimés, se mouraient.

C’était insupportable.

Certains quartiers de la ville semblaient être abandonnés aux plus déshérités d’entre tous, les plus malades, les culs-de-jatte, les défigurés, les atrophiés, les amputés, les bannis.

C’était intolérable.

Distribuer des roupies tous les mètres n’auraient sans doute pas servi à grand-chose, tant la plupart de ces miséreux paraissaient totalement incapables de faire un seul pas pour les dépenser et se nourrir.

Ils donnaient le sentiment d’être soi-même impudents et illégitimes, rien qu’en passant par là, avec l’avantage de pouvoir se tenir debout.

C’était inhumain.

Alors, au bout d’une semaine de ce calvaire auquel ils n’avaient pas voulu se soustraire, ils trouvèrent la volonté, peut-être le « courage », et surtout la motivation pour prendre contact avec les Missionnaires de la Charité. 

Ils ne rencontrèrent pas Mère Teresa, bien sûr, mais ils commencèrent à apprendre comment aider ceux qui n’avaient même plus la force de les solliciter.

    

     Ils furent les bienvenus, les volontaires manquant toujours en nombre en regard des multiples tâches à accomplir.

L’orphelinat, où ils avaient été adressés, était un centre dédié aux handicapés mentaux (et souvent physiques, aussi), ce qui supposait qu’ils pouvaient tout autant y faire le ménage quotidien des dortoirs que s’occuper plus précisément des enfants (ils étaient soixante-deux à leur arrivée), lors des jeux, comme au moment des repas qui s’avérèrent particulièrement délicats car ils devaient gagner la confiance de chacun avant de pouvoir les aider à se nourrir.

Ils durent, tous deux, s’adapter à des conditions humaines de vie qu’ils n’auraient jamais pu imaginer au préalable.

Au soir du troisième jour, de retour dans la chambre qu’ils avaient prise en ville, épuisés, ils s’interrogèrent du regard.

Leur fatigue était certainement plus encore mentale que physique ; ils se mirent à douter de leur capacité à tenir le choc durablement et suffisamment pour se rendre utiles.

Ces enfants abandonnés et oubliés de (presque) tous les touchaient tellement qu’ils craignirent de ne pouvoir supporter un trop plein d’émotions ; à force d’être essorés comme les lessives qu’ils avaient faites à la main, leurs petits cœurs ne risqueraient-ils pas de lâcher subitement ?

Ils se couchèrent avec cette incertitude et se relevèrent le lendemain, pleins d’un entrain décapé à neuf.

Les dés étaient jetés ; ils tiendraient la distance et relèveraient ce défi personnel aussi longtemps qu’ils le pourraient !

Les rires des enfants constituèrent leurs plus belles récompenses quotidiennes : un rien suffisait à leur bonheur et semblait les enthousiasmer plus que de raison.

    

     Ce qui, initialement, aurait pu ne durer que deux ou trois semaines devint leur nouvelle vie.

Progressivement, discrètement, leurs habitudes changèrent de manière radicale.

Chaque matin elle s’habillait de la même façon, ne se maquillant plus que pour tenter de dissimuler la fatigue de son visage ; lui avait, semblait-il, renoncé à séduire qui que ce fût, hormis les enfants pour leur soutirer des éclats de rire et des sourires béats.

Ce nouveau mode d’existence était susceptible de perdurer jusqu’à leur mort.

Ils n’étaient plus vraiment amants, mais de bons camarades à coup sûr.

Ils le restèrent jusqu’au matin où elle ne se réveilla pas.

Le cœur, lui apprit-on.

Il demeura d’abord abasourdi, s’interrogeant -vainement- sur l’âge qu’elle pouvait bien, finalement, avoir.

Puis, suivant les conseils des sœurs (mais aussi des laïques) du centre, il prit la décision de partir.

Après toute cette longue période d’une vie sédentaire, utile et bien organisée, il ignorait de quoi seraient faits ses lendemains.

Passées les démarches officielles pour lesquelles l’Ambassade de France lui apporta un soutien non négligeable (elle avait opté pour une discrète crémation, sans rapatriement superflu), il eut la surprise d’apprendre qu’elle avait tout prévu.

A croire que, peut-être, elle-seule savait ses heures comptées.

Son testament stipulait qu’une somme assez appréciable (de quoi vivre deux belles années parisiennes à se la couler douce) lui était dévolue, tout le restant de sa fortune allant directement aux Missionnaires de la Charité

Vint l’heure des adieux.

Malgré le détachement dont il essaya de faire preuve, il se surprit à retenir violemment ses larmes, quand certains enfants lui tendirent spontanément les bras ; de même, lorsque deux ou trois lui demandèrent s’ils reviendraient les voir très bientôt tous les deux.

Il lui fallut partir vite.

               

                Et tout naturellement il décida d’aller voir le Gange, direction Varanasi.

Puisqu’il était entièrement libre, à présent, de choisir sa destination et qu’il ne savait pas où aller, pourquoi ne pas vivre une aventure qui l’avait autrefois tenté ?

Il prit un train, des trains, pour la première fois tout seul ; cela lui prit des heures durant lesquelles il lut, puis relut le même livre de Cendrars.

Arrivé à destination, il comprit soudain qu’il s’était -involontairement- autorisé un assez large détour.

Qu’importait !

     Il déboula sur les ghâts par temps de brouillard et à la nuit tombée.     

Ce n’est pas le fog londonien qui essaya de le gober tout cru, mais il eut bel et bien l’impression de se heurter à un mystérieux magma singulièrement opaque.

Rencontre inopinée de deux matières : soit un amas de cellules humaines et un…sglup restant à définir ; solide, liquide ou gazeux ?

La chose la plus étrange, surprenante, bizarre, troublante -sans être inquiétante-, et donc…singulière, fut, pour lui, de sentir, voire d’appréhender le Gange à deux pas ; aussi proche qu’invisible.

Telle une présence tangible, il devait se trouver , quoique -momentanément- dans de mauvaises dispositions, planqué derrière un paravent de brume.

Pour preuve, il s’avérait palpable, tout en restant à l’arrière plan.

Les présentations n’eurent officiellement lieu que le lendemain matin.

    

     A peine sorti de la pension qu’il avait péniblement dégotée la veille au soir, à force de grimper des suites d’escaliers tout en croulant sous le poids de son sac-à-dos, il n’eut qu’une idée en tête.

Plutôt que de partir en quête d’un petit-déjeuner, comme tout touriste digne de ce nom, il redescendit toutes les marches de tous les escaliers qu’il avait montés la veille, pour que cette rencontre puisse enfin se faire.

Le temps n’avait plus rien à voir avec les obscures conditions météorologiques de leur première approche : soleil au zénith, température élevée, sans chaleur excessive, et un ciel bleu presque indécent.

En arrivant sur la berge, le nez au-dessus de l’eau sacrée, une certaine forme de timidité (mais n’était-ce pas seulement de la retenue ?) lui revint en mémoire, avec un effet boomerang d’autant plus fort, qu’il ne l’avait plus ressentie poindre à ce point depuis qu’il avait quitté le Vieux Continent.

D’émotion, il se décomposa, littéralement liquéfié et donc en parfaite harmonie avec l’élément en dessous.

Refusant de se laisser publiquement aller, il retrouva ses esprits pour goûter aux joies des présentations une fois différées.

Il regarda autour de lui, tout autour, sur le bord, comme dans l’eau, et se surprit à sourire béatement.

Le spectacle proposé l’apaisait.

Certains mots de Baudelaire lui revinrent en mémoire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».

Bon. Pour ce qui était du luxe, le charlot pourrait bien repasser ; mais pour tout le reste…c’était exactement ça !

Un sentiment de plénitude et de sérénité.

Le soulagement dans toute son ampleur et la consolation de tout !

Il avait toujours cru cela totalement impossible, en tous cas pour lui.

Il fut soudain pris d’une irrépressible envie de conserver ces preuves flagrantes sous forme photographique.

    

     Dès lors, son œil droit et le viseur de son vieux Reflex ne firent plus qu’un.

Depuis qu’il avait quitté l’Europe, il n’avait pas une fois éprouvé le besoin de ressortir son  appareil, alors qu’en ses jeunes années parisiennes, il avait pris goût, en amateur, à la pratique assidue du « Huitième art » (sauf erreur de numérotation de sa part).

Cela lui donnait l’impression de meubler ses journées en attendant la nuit.

Et là, au contraire, il craignait de ne pas avoir suffisamment de temps et de mémoire pour garder en lui toutes les images des spectacles qui se présentaient au hasard ; étrange revirement.

Il y avait tant de visages, de couleurs, de scènes, d’occasions -en somme- de vouloir conserver les visions d’une Inde qui  le prenaient parfois littéralement à la gorge ; un trop plein d’émotions qu’il ne s’expliquait pas.

Il s’amusa à faire collection de…fenêtres (plus ou moins ajourées), de portes sculptées (principalement en bois), de barques sur le Gange, de gigantesques cannes à pêche perchées au-dessus du fleuve ou de saris dont les couleurs lui tournèrent la tête (des rouge et or, des verts, bleus ou jaunes profonds).

Il croisa également des porteurs de lungis qui lui rappelèrent ceux et celle qu’il avait laissés derrière lui à Calcutta (il revit même des motifs identiques, rayés ou quadrillés, en dégradés de bleu, vert, ocre…).

Il assista à une crémation tout au bord du fleuve sacré, apprenant, juste un peu tard, que les photos étaient interdites en ces circonstances.

Paradoxalement, un drôle de souvenir était resté attaché à cette scène (heureusement que des photos existaient pour mieux témoigner !). Il était olfactif, le contraignant à reconnaître, non sans une certaine gêne, avoir perçu une très nette odeur de…poulet sans frites !

De plus, il se laissa fasciner par les quantités d’ablutions pratiquées par les brâhmanes qui, dès l’aube, se consacraient aux rites de purification (avec cendres et eau à volonté).

Quoique mal réveillé (le soleil se levant à peine !), il ne pouvait s’empêcher d’admirer la ferveur et la concentration qui semblait tous les animer.

Photographiquement, les femmes n’étaient pas en reste à l’heure des lessives, même s’il se sentait -alors- nettement plus importun, voire indélicat.

Pourtant, jamais personne ne lui fit remarquer son indiscrétion.

               

                Et puis, un beau matin, il se leva, ni plus chagrin, ni plus mal embouché que d’habitude et fut pris de violents vertiges en empoignant son appareil-photo.

A peine le temps de s’asseoir sur le bord du lit et de se croire (carrément !) victime d’un malaise vagal, voire d’une syncope.

 Cette petite baisse de tension, tout au plus, lui servit de révélateur : depuis des semaines et des mois, il avait pris l’habitude de ne plus regarder le monde qui l’entourait qu’à travers le filtre de ses objectifs.

Sa pupille (droite) venait de faire une overdose d’images reflétées à l’infini !

Bien plus sûrement encore, il réalisa qu’il ne faisait plus, depuis longtemps, que jouer les vampires, par photos interposées.

Il avait cessé de vivre, sauf par procuration.

Plus de vraie rencontre, depuis Calcutta, ni d’échanges avec quiconque et il ne pouvait certes pas retenir les brefs instants passés avec les marchands de thé du bord du fleuve, même s’il pensait en avoir bu des milliers.

     Il était temps.

Il n’avait plus de place dans ses bagages pour d’autres pellicules photos, il n’avait surtout plus la forcer de continuer à s’illusionner.

Tout seul et pour personne d’autre que lui, son existence ne valait pas tripette !

A la bourse de la vie, sa cotation n’avait plus cours ; pas quantifiable, infinitésimale !

     L’heure avait sonné.

Celle de refaire ses valises, de reprendre la route, les trains et les avions, et de rentrer (via Delhi) à Paris.

               

                Près de cinq ans après avoir quitté (« définitivement » !) la capitale, il y faisait son grand retour.

En fait, il se scratcha à Roissy Charles de Gaulle à 5h40 très précises.

Le petit-déjeuner de deux heures du matin (heure locale, dans l’avion) était toujours en transit et débarquer ainsi, violemment, à une heure si indue, ne l’aida pas le moins du monde à retrouver le sens de valeurs oubliées et révolues.

La France avait définitivement (elle !) effectué son changement de monnaie, sans lui.

Du coup, le change à l’aéroport lui prit des heures, ou presque, et il n’eut pas plus de chance en reprenant contact avec les transports en commun parisiens.

Il se trompa de ligne de RER puis de métro, n’ayant pu retrouver son plan, dont il n’avait nul besoin autrefois, le connaissant par cœur.

Heureusement qu’il se souvenait habiter au nord de Paris et dans quelle poche de son sac-à-dos il avait mis les clefs de son loft !

Ses trente mètres carrés lui parurent immensément inconvenants, ce qui ne l’empêcha pas de s’écrouler, sans scrupule inutile, sur son lit de 1m90 x 1m60.

Il comata jusqu’au lendemain midi dans des draps bien frais dont il ne put profiter tant il était épuisé.

Il se réveilla la bouche et l’esprit pâteux après seize heures d’un sommeil sans rêve ni nuage.

Ce n’est qu’en émergeant de qu’il dut réaliser qu’il n’était plus en Inde.

Mais son cerveau s’y refusa, farouchement.

     S’ensuivit une accumulation de désagréments plus ou moins considérables et relativement dérangeants : perte de repères et d’appétit, puis de l’envie de sortir et de voir qui que ce soit (mais comme il ne connaissait plus personne !) ; gros coup de calcaire et grosse déprime pour finir par une bonne dépression bien méritée !

               

                Et pas un seul instant il n’avait eu l’idée de repenser à son « sable émouvant » qui n’habitait pas loin (un arrondissement contigu) ; mais à quoi bon !

Ils n’avaient pas eu l’heur, autrefois, de pouvoir se trouver et elle avait sans doute largement eu le temps de faire sa vie, depuis leurs adieux définitifs la veille de son décollage, cinq années plus tôt.

Un soir -celui de son quarante-troisième anniversaire, comme par hasard !- où il avait un peu trop bu sans parvenir à trouver le sommeil, il avala, par mégarde, un peu trop de somnifères.

Un tour de cadran plus tard, ayant raté son coup (mais l’avait-il vraiment prémédité ?…), il la retrouva à son chevet.

Toujours le même visage, mais nullement indécise ou évanescente, telle qu’elle lui était apparue à l’origine.

Bien présente, il pouvait l’entendre le tancer vertement : réprimandes et remontrances semblaient être à l’ordre du jour.

     Au comble de tout, du malheur, du bonheur, de la capacité d’émouvoir qui avait -apparemment- changé de bord, il la vit se pencher sur lui et sourire.

Et de se dire enfin qu’il lui faudrait sûrement vite se réinventer.

 

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(© 2009/droits réservés) 

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