Histoire de famille

Posté par BernartZé le 3 juin 2010

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L’un s’envole, l’autre retombe

           

            Tel Icare et son père, ensemble ils s’étaient élancés. 

    

     Presque siamois et pourtant dissemblables, ils avaient grandi côte-à-côte, pareils à deux frères découvrant la vie.  

Beaucoup plus de soleil que de pluie ; merci paman.

Jamais en concurrence, ils avaient développé des talents différents, l’un pour le hautbois et l’autre pour l’ébénisterie.

Malgré la tentation d’un raccourci paresseux, il n’y avait là rien d’analogue, rien d’autre que des explorations artisanales.

L’un pour des concertos de Bach et de Mozart (principalement), l’autre pour l’ouvrage des chaises, de préférence.

Peut-être un penchant commun pour l’ornementation et les chambres ?!

Soit l’art de se révéler seul tout en se cachant au cœur d’un vaste ensemble.

Vu sous cet angle, il y aurait beaucoup à dire, à développer, voire inventer.

Mais non ; cela ne se fera pas ici.

    

     L’ébénisterie peut sembler plus relever de l’artisanat que de l’art véritable.

Il n’en est rien, bien sûr.

Pour le comprendre, il est juste nécessaire de s’y essayer, de s’y casser les dents, les doigts, parfois un pied.

Il ne suffit pas d’en donner quatre à une chaise pour qu’elle se tienne tranquille (assise ou debout, suivant la façon de la regarder).

Il faut être patient et passionné, aussi méticuleux qu’exigeant, plus encore quand il s’agit de restaurer de véritables pièces de musée.

Deux années passées à l’Ecole Boulle lui avaient appris que tout savoir-faire…vit aux dépens de celui qui sait toujours le remettre en question.Il n’eut jamais de cesse d’apprendre.

 

     Pendant ce temps, son frère faisait ses gammes.

Passant allègrement du baroque au classique, il travaillait évidemment sans relâche, entre le conservatoire et les cours privés.

Tous ses professeurs s’entendaient pour lui prédire un brillant avenir de concertiste, sitôt qu’il aurait fini de digérer tout son Bach et tout son Mozart, sans oublier un peu de Beethoven et une bonne dose de Schubert.

Au bout d’une douzaine d’années de ce régime, il cala légèrement.

La fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte étant passés par là, il fit montre d’un semblant de ras-le-bol, vite tempéré par ses parents qui ne manquèrent pas de lui rappeler son choix, celui qu’il avait fait l’année de ses six ans.

Le petit garçon avait changé, beaucoup grandi ; bref il n’était plus réellement sûr de rien !

Les accents mélodiques de son instrument ne semblaient plus s’accorder avec son bonheur futur.

Il lui avait appris à rester en retrait, avec grâce et humilité, l’autorisant -parfois- à sortir de sa douce réserve pour s’élancer et s’exprimer en faisant fi de sa timidité.

Il découvrit, enfin, la vraie fausseté de sa candeur.

A force de travail et de temps, il s’était laissé convaincre.

     Mais sa nature était autre et il se mit à regretter de ne pas avoir choisi le piano pour capter l’attention à l’instant de se ruer sur l’allegro d’un concerto de Rachmaninov ou de Tchaïkovski, histoire de provoquer de la sueur et des larmes.

Il était trop tard pour passer d’une anche à un clavier, même en jouant des deux coudes !

De là à renoncer à toute perspective de carrière ?

Que nenni !

Il décida de s’offrir le temps de la réflexion en s’octroyant une année sabbatique.

D’aucuns auraient peut-être sombré dans l’alcool ou la drogue ; il ne fit rien d’aussi prévisible et se fit engager comme steward au long cours sur un paquebot de croisière.

 

     L’apprenti ébéniste, devenu ouvrier, puis artisan, avait fini par devenir maître, un véritable artiste, sculpteur et doreur dans l’âme.

Il s’était passionné pour la marqueterie et son histoire et avait réalisé des bureaux et des commodes dont il avait magnifié les formes en les incrustant de nacre.

Puis il leur avait découvert des airs un brin trop torturés.

Et de revenir à ses premiers élans en décidant de se consacrer exclusivement aux chaises d’intérieur, leurs pieds, leurs bras, leurs coudes et le restant de leur assise.

Et, préférant maîtriser l’ensemble de ses créations, il devint, au passage, également tapissier.

Son talent aigu ne tarda pas à le rendre remarquable et à l’exposer au grand jour.

Il fut très demandé, par les musées, comme par des mécènes et des illuminés de tous poils se piquant d’art nouveau…nouvellement revisité !

Les commandes affluant, il dut se résoudre à prendre un apprenti auquel il confia d’abord des tâches lui permettant de tester son sens des responsabilités et du travail accompli.

Vite rassuré, il n’hésita pas à le laisser maître d’œuvres plus conséquentes.

     Il fut totalement surpris le jour où, sur le point de clore sa quatrième décennie, il reçut très officiellement l’insigne de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. insignedechevalierdelordredesartsetdeslettres.jpg 

Ses parents n’en revinrent pas, lui non plus.      

    

     Pendant ce temps son frère voguait encore.

Toujours steward, il n’avait pas manqué d’ajouter une ou deux cordes à son arc, se souvenant qu’il était initialement musicien.

C’est ainsi qu’il arrondit ses fins de mois en faisant une entrée triomphale dans « l’Orchestre marin ».

Ils étaient déjà quatre et n’attendaient plus que lui pour renforcer le corps des instruments à vent.

La trompette et le saxo œuvraient déjà largement ; à défaut d’une clarinette ou d’une flûte à bec, ils furent bien content de le voir arriver avec son instrument.

Chaque soir, il reprenait goût à la musique.

Oh, humblement bien sûr, étant donné l’auditoire.

Les croisières remportaient un franc succès, même s’il pouvait regretter une moyenne d’âge quelque peu élevée.

Mais il plaisait, aux femmes, aux hommes, aux vieilles rombières, comme aux retraités de la marine militaire ou marchande.

Sans doute était-ce principalement dû à sa relative jeunesse et au fait qu’il pouvait donner l’impression d’être là, parmi eux, tout en étant ailleurs.

Il devait leur sembler bien réel lorsqu’il s’acquittait d’une mission de confiance, que ce soit un billet à transmettre, une commande à satisfaire ou un service à rendre avec discrétion.

Il devenait nettement plus inaccessible quand il jouait le soir et lors des longues nuits de gala.    

     En fait, non sans éclat, il survivait, se demandant parfois ce qu’il deviendrait dans deux ou trois années.

Il était musicien, mais il n’était personne, incapable de revendiquer un statut auquel il n’avait jamais pu lui-même croire.

Joueur de hautbois !

Pourquoi pas pépiniériste dans les jardins privés d’une hacienda où la chaleur accablante ferait s’évanouir toutes formes de végétation aussi fragile que délicate ?!

Autant dire que, tout en ne parvenant pas à trouver sa place, il donnait admirablement le change.

Jusqu’à être surpris de se voir se dédoubler ainsi,

Ni schizophrène, ni véritablement asocial ; le monde réel lui paraissait manquer simplement d’intérêt.

Il s’efforçait donc de le rendre supportable et de le tolérer, à défaut de parvenir à l’accepter un jour.

Pour lui, le comble était de constater qu’il réussissait quotidiennement à apporter de la joie aux passagers, en contribuant à leur offrir des moments d’évasion.

Ça n’avait pas de prix, ça lui coûtait pourtant.

Plus il faisait semblant, moins il s’accordait de chances de redresser la barre d’un navire dont il ne pourrait pas couper les cordes.

    

     De s’échapper enfin…devint alors son unique ambition.

Le matin où, se rasant, il se griffa littéralement le visage, il comprit.

Il se dépêcha de se sauver en rangeant toutes ses lames et les autres affaires accumulées lors de ses quelques expéditions transocéaniques.

Trois ans de vie continrent dans une petite valise.

Deux temps et un mouvement plus tard, il démissionnait, touchait sa dernière paye et était débarqué à Papeete.

Seul le saxo le regretta vraiment, au point de lui en vouloir.

Plus personne n’eut jamais de nouvelles de lui.

           

            Son frère, sur son lit de mort, aurait bien aimé se remémorer leurs instants partagés ; mais il était encore beaucoup trop jeune pour comprendre ce qui les avait définitivement séparés.

 

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(© 2010/droits réservés) 

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