Du vécu (ou presque)…

Posté par BernartZé le 2 avril 2011

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Mon métier ?…Paginiste

    

            Je pagine, tu pagines, il pagine,…

Je numérote et, sans relâche, je tourne des pages ; à longueur de journée.

J’en tourne énormément et parfois même j’en écris pour me distraire.

A la nuit tombée, quand personne ne me voit, que personne ne regarde par-dessus mon épaule, assurée de n’être jamais lue, je me laisse aller.

    

        En somme, je perds un temps que d’autres mettraient peut-être à profit pour dormir, aimer ou bien sortir.

J’aurais pu être plagiste, je suis devenu paginiste, exerçant ainsi un métier qui n’existe même pas, faute d’une dénomination officielle.

Le soleil, le sable, les clients étalés tels des méduses échouées, très peu pour moi.

Quand je cesse de dénombrer et courir les pages, je pianote devant mon écran.

S’il est (relativement) aisé de compter, il est moins facile d’écrire.

Les certitudes s’envolent…pour peu qu’il y en ait eu.

L’heure n’est plus de se taire, mais de partir à la dérive.

    

     Le but du jeu étant de chercher, sans jamais être sûre de trouver, mieux vaut accepter d’être déstabilisée.

Sans quoi je serais déjà morte.

D’ailleurs, de quelle vie peut-on se prévaloir quand on passe tant de temps à hésiter, essayer, simuler et comprendre ?

Apprendre à connaître la vie des autres ; tout un programme !

Tout en n’ignorant pas que jamais on ne la vivra.

Les autres n’en demeurent pas moins passionnants, vivants, réels, faits de chair et de sang…comme il est coutume de dire.

En somme, ils palpitent, vivent, meurent, et entre temps existent.

    

     Tourneuse ou compteuse de pages, peu importe la nuance, quand il n’est plus question que de concentration.

Ne pas perdre le fil, ne pas manquer une feuille, dans un moment d’inattention.

Ne surtout pas se laisser distraire.

Si, par mégarde, deux d’entre elles avaient l’idée saugrenue de rester collées, vite les séparer pour reprendre le cours d’un dénombrement interrompu.

Malencontreusement, il est aussi facile de se tromper que laborieux de devoir recommencer à zéro.

Etrangement, cela arrive plus souvent qu’on ne le croit.

Raison de plus pour ne pas opérer en compagnie de tierces personnes susceptibles d’engager la conversation à brûle-pourpoint, histoire de tuer le temps.

Quand vous tournez les pages en les comptant, il est hors de question de s’inquiéter des prévisions météorologiques, des dernières rumeurs de quartier ou de l’importun refroidissement du mari de la voisine d’en face.

Et il est aussi inopportun de se préoccuper d’un invisible et inquiétant nuage de passage dans un ciel azuréen que du repas du soir.

A chacun ses soucis !

     Quand l’heure est enfin venue de pianoter claviersouple.jpg et (de tenter) d’écrire, je m’efforce d’oublier toutes ces contingences matérielles et je prends la tangente au carrefour de la vie, de la mort et des sens interdits.

En rêve, en songe, tout éveillée, je parcours les galeries transversales de mon esprit.

Parallèlement à cela, je n’oublie jamais de me retrouver tout au bout de ma nuit.

Un fil d’Ariane ténu me permettant généralement de ne pas me perdre au point de ne pouvoir faire demi-tour, j’échoue, au petit matin, non loin de ma couette.

Epuisée et inquiète, cherchant confusément à me rassurer, je m’endors avec l’espoir de n’avoir pas entièrement perdu mon temps.Rien n’est moins sûr…

    

     Quelques heures plus tard d’un lendemain matin, je reprends le décompte de pages imprimées écrites par d’autres.

Recommençant à les tourner, j’oublie volontairement de les lire, afin d’aller vite et de ne pas nous comparer.

J’imagine bien qu’en paginant je cherche à fuir en avant, et pourtant j’aime compter ces pages à peine entrevues et sitôt tournées.

Il est bien difficile d’expliquer pourquoi ce qui peut -au premier abord- paraître rébarbatif m’emplit de joie et finalement d’une certaine allégresse.

A défaut de me penser indispensable, j’ai l’espoir d’être utile.

Ma fonction permettant de rassurer les éditeurs, elle finit par m’apaiser aussi.

     

     Mais du jour à la nuit, il est un gouffre qui s’ouvre devant moi.

Un trou béant, devant lequel je m’efforce de lutter, menace de me happer.

Le vide m’appelle pour me gober et je ne cesse plus, alors, de résister à l’envie de m’offrir, en me laissant aller à lâcher définitivement toute prise.

Ce qui semble tentant s’avère aussi mortel et s’il n’est pas aisé de refuser cette apparente facilité, il n’est guère plus commode de lutter contre le désir de s’abandonner et de s’évanouir dans le néant.

La bataille, de plus en plus âpre, est d’autant plus ardue qu’elle ne peut déboucher que sur une perte ; même remportée, l’érosion continue sa marche en avant.

Et c’est pour le moins…éprouvant !

L’énergie vitale diminuant, il m’arrive couramment d’être obligée de faire appel à un groupe électrogène pour achever mes nuits.

Généralement, c’est par miracle et de justesse que je m’en sors.

    

     J’aurais aimé ne pas devoir lutter sans relâche ; me serais-je vue moins inhumaine ?

Aurais-je aussi bien su tourner les pages ?

Aurais-je autant pu oublier ces milliers de décomptes ?

Certainement ma vie aurait été tout autre.

    

            J’ai toujours voulu apprendre la danse et le piano…

 

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(© 2011/droits réservés) 

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