Inconsciente jeunesse

Posté par BernartZé le 21 mai 2017

Double face (Pierre Dalmas)

Ton double honni tu frapperas

  

                J’ai eu hier dix-sept ans.

 

     Quand j’écris « je » je veux bien sûr dire « nous » : mon compagnon de cellule et moi.

Celui qui a tout partagé de ma vie jusqu’à son départ précipité n’a pas soufflé avec moi nos bougies.

Son prénom était sur toutes les lèvres durant notre anniversaire sans que personne n’ose y faire allusion.

Le grand absent de la « fête » hantait d’autant plus nos esprits qu’il nous imposa un douloureux tête-à-tête triangulaire au cours duquel je fus seul face à nos parents qui s’efforçaient de faire bonne figure malgré leur profonde tristesse.

Sous prétexte d’honorer le repas nous avons peu parlé et chacun semblait se forcer à manger de peur de glisser un mot malheureux dans la conversation.

Même nos regards étaient fuyants.

 

     Un an plus tôt, le soir de nos seize ans, je l’avais menacé de tout révéler s’il ne le faisait pas lui-même.

Coup de folie de jalousie ou de dépit ?

Il était le préféré le fils chéri, celui que l’on console au moindre bobo, quitte à lui inventer des malheurs.

Notre mère était en permanence à son écoute, comme branchée sur une onde radio via un cordon ombilical qu’elle avait refusé de couper.

Enfant je ne comprenais pas ; dès le début de l’adolescence je n’ai plus supporté une situation que je trouvais aussi injuste que cruelle.

Je devins jaloux et ombrageux, presque méchant.

Enfants nous étions toujours ensemble dans les rires et les jeux ; lorsqu’il a mis une distance entre nous j’ai suspecté un secret qu’il voulait me cacher.

J’ai commencé à l’espionner à pieds ou à Vélo, à le suivre à la trace le plus loin possible avant qu’il ne m’échappe.

Je l’ai pourchassé dès la sortie du lycée jusqu’à ce que je découvre ce qu’il ne voulait pas partager avec moi.

Tout le monde a quelque chose à taire pour se préserver d’un jugement négatif.

 

     Je connaissais d’autant mieux ses craintes que je les redoutais également dans mon coin, sans avoir jamais osé me confier à lui.

En le suivant à distance je l’avais vu heureux dans ses moments intimes ; un bonheur qu’une honte entretenue m’avait privé de vivre en rejetant cette part de moi-même inavouable.

Je me trouvais infâme et lui paraissait épanoui.

Mais pas au point de rendre public ce que j’avais découvert et que nos parents ignoraient encore.

Il n’était pas prêt à leur faire une déclaration qui bouleverserait forcément leur vie.

Il n’était pas prêt je le savais, et pourtant j’avais voulu le contraindre à tout leur dire comme si le faire équivaudrait à parler également en mon nom.

Malgré la pression imposée il avait gardé le sourire toute la soirée, en dépit de mes regards insistants.

Nos parents furent heureux pour la dernière fois.

 

     Le lendemain j’étais plus que jamais honteux et avant de pouvoir lui exprimer mes remords il avait disparu.

On ne le retrouva que trois jours plus tard en bord de Loire Bord de Loire où il avait cherché refuge à l’abri des regards pour s’ouvrir les veines.

Nos parents furent dévastés ; il n’était désormais plus question de leur asséner le coup de grâce en leur parlant de moi.

Ils mirent longtemps à découvrir le secret de mon frère -le nôtre- qu’ils finirent par percer en retournant les tiroirs de son bureau.

Des lettres et quelques photos…

 

     J’en voulais d’autant plus à mon frère que je l’estimais responsable d’entretenir mes propres tourments en soulignant mon incapacité à admettre ma vraie nature.

Il aurait eu le courage de s’affirmer ouvertement si je lui en avais laissé le temps.

Mon ressentiment nous aura privés de cette connivence.

 

            Un an plus tard restent mes parents et leur douleur, ma culpabilité et mon devoir de m’assumer pour deux…

 

  

Coup de poignard

(© 2017/droits réservés)

2 Réponses à “Inconsciente jeunesse”

  1. Christine dit :

    Entre Borgès et Tournier, le double et sa moitié sans demi mesure !

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