Suivre l’esprit…

Posté par BernartZé le 5 septembre 2017

Glissade

Inadvertance

  

            Mais à quoi pensait-il donc en rentrant chez lui ce jour-là ?

 

     C’était un mardi d’avril ; il était certain de ne jamais pouvoir oublier la date vu que c’était le 1er jour du mois.

Il pleuvait savamment, de façon droite et inventive, l’eau s’ingéniant à se glisser partout où elle trouvait le moindre espace.

Son lourd sac sur le dos, le parapluie au-dessus de leurs deux têtes, il avait hâte de retrouver son petit foyer, même s’il était dépourvu d’âtre.

Au moins il serait enfin à l’abri et à peu près au chaud.

Marre de ce trop long hiver qui refusait de laisser place au printemps !

Le perron de l’immeuble était en vue, le perron de faux marbre était là devant lui.

Son parapluie doublement automatique Mini parapluie automatique avait une spécificité : la fermeture ne faisait que rassembler les baleines et l’on se retrouvait gauche avec une sorte de long tube télescopique à rentrer difficilement à deux mains jusqu’à la base de la poignée.

Bref cela demandait de la force.

Pensant déjà à cet exercice périlleux, à peine sous le porche il descendit le bras et appuya sur le bouton.

Peut-être oublia-t-il de lever suffisamment le pied gauche de sa jambe d’appel pour atteindre le seuil.

Toujours est-il qu’il trébucha, glissant sur le sol mouillé, et s’écrasa violemment sur tout le flanc droit, la jambe et la hanche les premières puis le bras et l’épaule ; le sac bascula directement au-dessus de sa tête.

Commençant par se traiter d’idiot il se dit aussitôt « c’est rien, ça va aller ».

Et ça alla difficilement.

Il dut d’abord se défaire du sac qui l’encombrait puis « pédaler » à même le sol glissant pour tenter de se relever.

Péniblement progressivement il parvint à se redresser puis à se relever ; ouf sain et sauf !

C’était vite dit. Il prit le temps de s’ausculter en se tâtant la jambe la hanche le bras et l’épaule ; apparemment rien de casser.

Il fit un pas, oh ! quelle douleur !

Tant bien que mal il ouvrit la lourde porte d’entrée et poussa devant lui le sac et le parapluie dans le hall.

Il dut s’aider d’un mur pour refermer ce stupide parapluie.

Même exercice pour entrer dans l’ascenseur (la porte n’était pas moins lourde) puis chez lui.

 

     Enfin assis il mit un long moment pour reprendre ses esprits et mesurer l’intensité de ses douleurs.

Palpation de l’épaule « aïe ! » puis de la hanche « ouuuuille ! ».

Un peu inquiet il vida le sac avant de le ranger dans un coin et de se rasseoir épuisé.

Que faire à part attendre pour voir si les douleurs allaient s’atténuer avec le temps ?

Il n’était pas du genre à appeler à l’aide le Samu ou SOS Médecins au moindre bobo.

Il ne tarda pas à aller se coucher tant il se sentait écrasé de fatigue.

Difficile de trouver au lit une position dans laquelle il n’avait pas mal ; il parvint tout de même à s’endormir.

Se réveillant souvent, à chaque fois il interrogeait son corps et réfléchissait à la marche à suivre avant de tenter de dormir à nouveau pour se donner du temps.

Cela dura jusqu’à la fin de l’après-midi.

L’idée de devoir appeler à l’aide avait commencé à faire son chemin d’autant qu’il mit une dizaine de minutes pour s’extirper de son lit.

Assis il réfléchit encore, hésita avant de se convaincre et d’accepter le fait qu’il n’avait plus d’autre choix.

Il composa donc le Le 15.

L’attente téléphonique ne dura qu’une douzaine de minutes et le Samu arriva chez lui une demi-heure plus tard.

Il était prêt, habillé de sa parka et chaussé, en tenue de pyjama en-dessous n’ayant pu remettre des habits plus décents à cause de l’intensité des douleurs.

 

     La sortie de chez lui, l’ascenseur assis dans la chaise roulante et pliable, le transfert sur une civière et l’entrée dans l’estafette avaient été tout un poème.

Quand ils arrivèrent aux Urgences on lui dit qu’il n’aurait pas trop longtemps à attendre, le service n’étant pas surchargé.

Il attendit un peu plus de deux heures (ce qui n’était pas considérable) avant d’avoir la visite d’un médecin qui le tortura en tous sens pour constater l’ampleur de ses maux.

Direction le service de radiologie où deux sympathiques tortionnaires firent encore pire pour le mettre dans de bonnes positions afin de lui tirer de beaux portraits de son fémur de sa hanche et de son épaule.

Bilan des courses : deux têtes fracturées, celle de l’humérus et celle du fémur ; il ne s’était franchement pas raté sur ce coup-là !

« De quoi marcher sur la tête ! » se dit-il pour essayer de prendre de la distance avec cet imprévu qui, comme tous les imprévus, tombait particulièrement mal.

 

     Direction l’hôpital pour une immobilisation Hospitalisation prévue de deux mois.

Après deux petites interventions chirurgicales il put regagner sa chambre qu’il partageait avec un homme qui dormait constamment et dont il ne vit jamais le visage, pas même lors des soins ou des repas.

Les deux infirmières qu’il voyait le plus régulièrement le chouchoutèrent dès son arrivée.

Il prit rapidement de nouvelles habitudes en fonction des horaires, lui qui mangeait tard et se couchait généralement au petit matin.

Là il dînait à 18 heures sans réel appétit mais avec intérêt pour cette nourriture d’hôpital aussi décriée que celle des cantines scolaires.

Lui qui ne cuisinait jamais s’en trouva fort bien et apprécia la multitude de légumes, chou-fleur haricots verts et épinards en tête, les poissons cuits à la vapeur et les laitages qu’il devait bien sûr consommer en grande quantité.

Il retombait en enfance !

Au début les antalgiques l’avait laissé dans un brouillard permanent qu’il tentait de dissiper en secouant la tête à s’en démancher le cou ; il fallait atténuer ses douleurs et lui permettre de dormir.

Ce qu’il put faire, parfois même avec volupté ; il avait tant besoin de repos depuis de si nombreuses années.

 

     Sa convalescence se déroulant parfaitement on lui permit au bout de cinq semaines de marcher un peu dans la chambre avec une béquille au bras gauche afin de faire de l’exercice, ce à quoi il prit goût.

Et deux semaines plus tard il eut son bon de sortie avec deux béquilles, son épaule s’étant rétablie la première et n’étant presque plus douloureuse.

 

     Quand il retrouva son quartier et son home sweet home il eut une drôle d’impression.

Il avait changé, ou bien était-ce son regard ; tout paraissait plus petit que dans la chambre d’hôpital.

Il grimaça un peu faute d’accueil chaleureux ; bizarrement le personnel hospitalier lui manquait.

Un peu triste et dépressif il se fit livrer des courses les premières semaines le temps de se rétablir suffisamment pour sortir, marcher sans béquilles et…porter des sacs.

Il récupéra son sac à dos en lui trouvant un vrai visage de traite.

La vie reprit doucement ; il put définitivement ranger ses béquilles dans un coin et les vieilles habitudes retrouvèrent leurs droits.

 

            Environ trois mois après sa sortie d’hôpital, en plein cœur de l’été, il repensa à tout ce long épisode et s’interrogea.

Finalement…pourquoi avait-il chuté ?

Etait-ce de l’étourderie ? La faute du parapluie du sac ou du sol glissant ?

Etait-ce un « acte manqué » ?

Avait-il inconsciemment le désir d’en finir avec tout ou partie de sa vie ?

Il était vrai que son existence ne l’intéressait plus réellement depuis de nombreuses années et qu’il supportait de plus en plus mal de répéter quotidiennement les mêmes gestes à la même heure pour finalement ne rien faire de passionnant au cours de ses longues journées et nuits de veille.

L’insatisfaction l’avait gagné et la rancœur envers lui-même était grande.

Il s’en voulait beaucoup d’avoir peut-être laissé passer la chance de sa vie dix ans plus tôt quand il était photographe et que lui avait été proposé un poste permanent de reporter en Turquie.

Il avait soudain eu peur, ne parlant ni le turc ni l’allemand et très mal l’anglais.

Peut-être aussi la peur de se sentir perdu et trop isolé ?

Du coup après avoir décliné cette offre, il s’était dépêché de ranger au placard tout son matériel photographique.

Il avait repris sa plume, publié quelques petits livres didactiques sur l’art d’accommoder les restes d’une vie manquée et son premier vrai roman était toujours dans les limbes.

En fait il avait dû un jour s’avouer qu’il avait brillamment réussi à rater sa vie.

Alors pourquoi pas un ultime plongeon en forme de plat « dans » un minimum d’eau pour passer à l’acte sans le faire réellement ?

Un moyen comme un autre de se dire que tout s’était déroulé par mégarde et qu’il n’était nullement responsable.

 

     Et si l’explication était encore plus simple ?

Le destin avait pu vouloir lui faire un poisson d’avril pour se moquer de lui.

Très drôle !…

 

 

Poisson d'avril 

(© 2017/droits réservés)

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