Etrangement bizarre…

Posté par BernartZé le 19 octobre 2011

lattesdeparquetbis.bmp 

C’est con, séquences

           

            A force de se prendre régulièrement les pieds dans les mêmes lattes du même parquet, le sang finit par gicler et teinter définitivement le bois.

Comme une alternative à un nez qui saignait couramment !

     

     Le plancher, se soustrayant toujours, changeait de couleur en une dérobade qui lui conservait tout son mystère.

Difficile d’espérer un flagrant délit tant il mettait de malice à se cacher, pour mieux réapparaître et faire à nouveau trébucher.

Tomber, toujours, se relever, encore, et ne jamais cesser de tenter l’impossible aventure.

Personne n’a sans doute réellement essayé de marcher sur des œufs marchersurdesoeufs.jpg ; et pourtant l’expérience était à peu près équivalente.

Il fallait constamment faire attention à ne pas heurter la susceptibilité de la moindre petite lame de bois, quitte à lever les pieds   unpiedenlair.bmp de manière systématique et quelque peu exagérée, tel un Phoenicopterus roseus des plus réputés.

Autant dire que le péril, toujours imminent, constituait une menace omniprésente.

     

     Se prendre les pieds dans un tapis est d’un commun, alors que dans des lattes !

Tapies dans l’ombre, elles semblaient attendre le plus juste moment pour faire -une fois de plus- trébucher.

Moqueuses, sûrement, sournoises, sans doute, sadiques, peut-être bien…

Elles s’avéraient pleines d’imagination et de ressources pour se rappeler au meilleur souvenir de qui les avait -malencontreusement- oubliées.

Certains prétendent encore que les « objets » sont dépourvus d’âme et de sentiments !

Quelle erreur ; s’ils savaient leur pouvoir…

    

     Il serait dangereux de croire que le M.O.D.O. (le Monde Obscur Des Objets) n’est constitué que de plantes vertes nonchalamment soumises à la température ambiante et à la fréquence de leurs arrosages.

Mis à part le fait que certaines marchent alabridesregards.jpg  ceriselierrebranche.jpg   quand d’autres dorment, toutes ne sont pas si empotées qu’elles en ont l’air.

Et il en va de même pour la plupart des « choses » que l’être humain néglige de considérer quotidiennement.

A croire qu’elles lui font peur…

S’il est un tort, c’est celui de sous-estimer leur affect et de penser qu’elles n’ont pas la capacité de ressentir, et donc de souffrir.

La vérité est tout autre et il est dommageable de continuer à nier leur fort degré d’humanité, le seul critère dans ce bas-monde.

     

     Qui ne s’est pas (souvent) cogné à un chambranle de porte ou à un angle de meuble ?

Qui n’a pas, plus d’une fois, maudit le coin de chaise qui avait, malencontreusement, croisé son chemin ?

Il n’est pas de hasard malheureux…

Mieux vaut bien savoir où l’on met ses pieds plantesdepieds.bmp et ne pas les garer n’importe où, ni les placer sur la route d’objets contondants à fort potentiel traumatique.

Certains, plus susceptibles que d’autres, n’apprécient franchement pas de se faire chahuter ou simplement déranger dans leur quotidien.

A nous, êtres humains, d’être assez vigilants pour ne pas les déconsidérer en les prenant de haut ou en les ignorant.

Et la paix reviendrait sur la Terre ; pas si sûr…

Aussi absurde (ou presque) que de vouloir retrouver l’odeur d’eau de mer salée sur un coin de serviette de plage serviettedeplage.jpg mal essorée après lavage, serait de défier des lattes de parquet de vous prendre en défaut.

Car il était initialement bien question de cela ; toute fuite en avant n’est désormais plus permise.

      

     Bien décidées et disposées, elles parviendront toujours à vous faire tomber, par mégarde ou très volontairement, dans l’unique but d’exister à vos yeux.

En deux temps, trois mouvements, elles n’auront aucun mal à vous blesser, autant dans votre orgueil que dans votre chair ; gare à vos phalanges osdupiedinv.jpg,   quatorze, tous comptes faits !

Levez les pieds braves gens !

Sinon le sang, une fois de plus, finira par couler, vous laissant dans l’embarras.

      

     Bien que le lâcher-prise soit devenu une denrée de plus en plus rare à l’heure de la grande transhumance des capitaux, il serait de bon aloi d’apprendre à négocier avec le plancher de nos vaches, même sans le moindre bovin visible sur cent hectares à la ronde.

Les syndicats représentants les tapis, moquettes, planchers, parquets de bois -laqués, comme vitrifiés- ou de marbre sont malheureusement rarement entendus.

C’est non seulement un manquement à la règle du temps de parole (équitable), mais surtout une erreur fondamentale.

La vengeance découle directement de la privation et de la frustration ; plus encore dans le M.O.D.O. que chez les Hommes.

Allez-vous étonner ensuite de vous prendre les pieds dans une plinthe ou un carrelage récalcitrant !

    

     La notion d’abandon n’a pas de genre, de couleur ou de goût officiel.

Elle n’est rien d’autre que l’expression d’un sentiment de perte souvent ultime et désespéré.

Face à ce monde réfractaire ne serait-il pas préférable de pouvoir se laisser aller, sans plus de résistance, et glisser voluptueusement sans réfléchir ?

Comme des vagues successives qui jamais n’atteindraient le rivage commedesvaguessuccessivesquijamaisnatteindraientlerivage1.jpg le bien-être et le réconfort nous emporteraient sans fin (!)

Il fait d’autant plus froid à l’instant de la désillusion que l’on se retrouve le bec dans l’eau, parfois sans vie !

Mais il n’est pas toujours d’issue aussi funeste.

     

     Quelquefois, la chance aidant, l’horizon s’éclaircit en dépit du bon sens et de toute logique.

Une rencontre fortuite, un hasard bien heureux, et les lattes cessent de se montrer hostiles, faisant bloc face à l’adversité passée.

            

            Qu’adviendra-il alors de leur belle couleur écarlate ?

L’histoire ne dit pas si elle continuera à faire partie du décor

 

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(© 2011/droits réservés) 

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Etrangement bizarre…

Posté par BernartZé le 22 février 2011

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  La fuite 

           

            En avant, en arrière, par la droite, par la gauche, par tous les bords, par tous les bouts !

    

     Plutôt que de l’affronter, mieux valait se détourner et courir ; à toutes jambes.

Elle était monstrueuse, elle était innommable.

Echappée d’on ne sait où, telle une bête féroce, elle faisait des ravages.

Dévastant tout sur son passage, elle se propageait à la vitesse de la lumière et faisait tant de victimes que…l’herbe ne repoussait pas.

L’air devenant irrespirable, il fallut prendre des mesures drastiques.

Mais ce fut fait un peu tard.

La rumeur les avait déjà tous contaminés.

Ils étaient certains de ne jamais pouvoir survivre.

    

     Très vite, via internet, les réseaux sociaux, les journaux télévisés, la presse quotidienne, les conversations de quartier et les langues bien pendues, le monde entier avait été mis au courant de l’effroyable nouvelle.

On l’avait d’abord trouvée impensable, nul ne l’ayant crue plausible.

C’était bien trop inconcevable, beaucoup trop barré du chignon !

Mais petit à petit, de sources de plus en plus sûres et certainement bien informées, il fallut se rendre à l’évidence de la chose avérée.

Le choc, tel une déflagration, prit vite l’ampleur d’un tsunami.

Certaines s’évanouirent ; d’autres, ayant perdu leur référence, se trouvèrent soudainement en mâle de repère.

On déplora même deux ou trois suicides.

Et ce fut brusquement la Terre entière qui sembla marcher sur la tête !

    

     Un état d’urgence mondial finit par être décrété ; plus moyen de faire autrement.

Dans tous les pays, les magasins et les boutiques fermèrent de plus en plus tôt chaque jour.

Les transports en commun durent être interrompus pour éviter des émeutes.

Le carburant manqua, les voitures s’arrêtèrent en pleine rue et le chaos fut total.

S’ensuivit une atmosphère de fin du monde qui n’avait même pas été imaginée par Nostradamus portraitdenostradamusparsonfilscsardenostradamevers1614.jpg dans son fameux recueil de prophéties.

Sans doute n’avait-il pu prédire les liens étroits que les Hommes finiraient par tisser entre eux à travers la planète.

Comment l’en blâmer ?

Comment aurait-il pu savoir que l’ordre des priorités humaines serait un jour totalement bouleversé, en dépit de tout bon sens ?

Comment, par exemple, penser alors que la question de la faim dans le monde pourrait être reléguée au second plan, loin derrière des préoccupations à peine avouables cinq siècles plus tôt ?

Tout visionnaire qu’il est supposé avoir été, il n’aurait pas été capable de présumer qu’un événement bien plus infime qu’un demi-battement d’ailes de papillon provoquerait tant de dommages.

Il n’aurait pu croire une telle galéjade.

           

            Et pourtant un rien avait suffi : il s’était fait couper la frange !

 

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(© 2011/droits réservés) 

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Etrangement bizarre…

Posté par BernartZé le 2 août 2010

planteverteenpotbis.jpg   chlorophytum.jpg   planteverteenpot.jpg

Les déménageantes 

               

                Elles pratiquaient parfois l’exode, apparemment en toute indépendance.

Leur lieu de résidence habituel était le salon, le bureau ou une chambre.

Elles y vivaient fort bien, à longueur d’année.

 

Mais systématiquement, à quelques heures d’une visite annoncée, elles se mouvaient pour se faire mieux voir.

Il était alors question de faire bonne figure dans le hall d’entrée.

Telle était leur grave mission de confiance.

 

     Ça lui prenait toujours comme une envie de mordre, juste histoire d’améliorer les apparences du quotidien.

Peut-être lui paraissaient-elles généralement trop ternes et ennuyeuses.

Toujours est-il qu’un besoin irrépressible la poussait soudain à enjoliver l’ordinaire, d’une façon nuancée et jamais tape-à-l’œil.

Ce phénomène ne se produisait qu’en de rares occasions, mais il se manifestait toujours de la même manière.

Sitôt qu’était prévue la venue d’un ou de plusieurs étrangers, la maisonnée s’animait, plus verte et fleurie que de coutume.

Quand d’autres sortaient l’argenterie, le cristal et la porcelaine, elle n’avait à l’esprit que d’égayer le foyer pour le rendre plus accueillant et aimable au visiteur.

Lui qui n’était que de passage méritait bien cet effort.

Jamais aucun de ceux qui franchirent le seuil de cette maison ne se doutât des tours de passe-passe qui avaient précédé sa venue !

 

     Telle une enluminure en coin, en fin de page ou de ligne, la nouvelle disposition de chaque plante verte était pensée, calculée et mûrement réfléchie.

Comme d’autres disposaient savamment leurs nains de jardin, elle s’efforçait toujours de ne rien laisser au hasard, de peur de commettre un impair ; forcément irréparable !

 

     Ce n’était pas plus une manie qu’un tic ; ce n’était pas davantage un t.o.c.

C’était un truc comme ça qui faisait partie d’elle ; il fallait la prendre ainsi, ou pas.

Sa famille, bien évidemment, ne lui en tenait pas rigueur, se contentant de la moquer gentiment sur ce sujet.

Pourtant, lors de chaque « crise », tous ou presque, étaient mis à contribution, les végétaux se déplaçant rarement seuls et de bonne grâce.

Les enfants, en premier lieu, à la fois réservistes et appelés, étaient chargés de ne rien omettre des directives du jour.

La plupart du temps, elles se résumaient à assurer le transport jusqu’aux nouveaux lieux et nouvelles places désignés pour chacun des pots.

Il fallait non seulement faire attention à ne pas renverser de terre (surtout en cas de changement d’étage), mais aussi veiller à la capture de la lumière au moment de la mise en place.

Tout feuillage se devait d’être mis en scène de manière optimale !

Il n’était donc pas envisageable de se contenter d’un éclairage susceptible de ternir la verdure.

Et afin de s’assurer que le potentiel de chaque feuille avait été au mieux exploité, il était amplement conseillé de les nettoyer une à une avec un…chiffon imbibé de lait (la bière étant exclue, n’ayant pas droit de cité).

Comme il était interdit de ne pas s’appliquer, cette opération prenait du temps, un certain temps, parfois considérable.

Voilà pourquoi, généralement, ces changements de décor avaient lieu la veille au soir du…jour J.

 

     Et donc le lendemain, Mr Propre et Mary Poppins étant passés par là, tout brillait, mais sans ostentation.

Une heure avant l’heure H, un dernier tour d’inspection avait lieu, l’occasion pour la maîtresse de maison de corriger éventuellement une petite erreur, un oubli, une inclinaison disgracieuse.

 

     Jamais aucun visiteur ne trahit son intérêt pour la décoration végétale ou florale de son intérieur.

Les adultes, quelques rares « amis » égarés jusque là, avaient pu apprécier certaines pièces du mobilier (la grande table en acajou, par exemple), après avoir profité du jardin et des plates-bandes fleuries.

Les camarades de classe des enfants, accidentellement de passage, s’étaient définitivement montrés plus intéressés par la composition du goûter et la table de ping-pong installée dans le garage.

 

     Elle ne laissa paraître aucun désarroi au cours de ces années passées à tenter de faire au mieux.

Le jour où -quasi centenaire- elle mourut, ses enfants devenus grands étaient partis depuis longtemps, ainsi que son mari qui avait fini par ressentir un vrai coup de moins bien huit ans auparavant, elle abandonna fatalement ses plantes.

Et chacune d’elles devint sédentaire.

 

                Des années plus tard, alors que la maison n’avait toujours pas trouvé d’acquéreur par la faute d’héritiers beaucoup trop négligents, certains promeneurs avaient, semble-t-il, été les témoins d’étranges phénomènes, alors qu’ils ne faisaient que passer.

Derrière les fenêtres et même sur le toit, parfois l’on s’agitait.

 

     Les déménageantes avaient repris du service, comme pour se dégourdir les racines.

(© 2010/droits réservés) 

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Etrangement bizarre…

Posté par BernartZé le 12 mai 2010

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Monsieur Niet

                      

            Dès l’âge de quatre ans, il avait appris à dire non.

Il disait toujours non.

Non ! Non ! Et non !    

    

     Têtu comme il n’est pas permis de l’être, il persévérait dans la négation.

Il aimait contester et adorait refuser tout ce qui lui était proposé.

Pauvres parents !

Jamais d’accord, il semblait perpétuellement rechercher le conflit.

A croire que c’était son jeu favori ou son passe-temps préféré.

Epuisant pour ceux qui l’entouraient et qui désespéraient de ne pouvoir comprendre son caractère particulièrement difficile, pour ne pas dire revêche.

Semblant ne jamais décolérer, il n’était pas à proprement parler un enfant aimable.

Surprenant et insupportable, oui ; forcément peu attachant pour ses géniteurs qui eurent rapidement l’occasion de regretter leurs moments d’égarement.

C’était leur premier enfant ; inutile d’expliquer pourquoi ils ne tentèrent pas de renouveler ce genre d’expérience.

Leur fils serait unique ; définitivement !

    

     Et l’enfant grandit.

Sa scolarité se déroula tant bien que mal ; il ne refusait pas d’apprendre, mais acceptait très difficilement l’autorité.

Les remontrances, d’abord, puis les heures de colles plurent rapidement.

Alors il baissait la tête et son visage semblait se fermer à double tour.

Sitôt dans la cour, avant même sa première année de lycée, il alternait les périodes de bagarres intensives et les retraites mutiques, tout seul dans son coin.

Au classement des élèves les plus populaires, il se trouvait -bien sûr- totalement hors concours.

Vu qu’il s’en moquait éperdument, rien, dans son attitude, ne changea d’un iota au fil des ans.

Personne ne se réjouit pour lui lorsqu’il décrocha son bac avec une petite mention « bien » ; ses propres parents n’osèrent même pas le féliciter pour ne pas risquer d’aller accidentellement à contre-courant.

A la veille de devenir (officiellement) adulte, un changement d’attitude important fut à noter : il ne disait presque plus jamais non.

En fait, il assurait le service minimum et n’ouvrait plus la bouche que pour maugréer et faire ainsi comprendre qu’il voulait qu’on le laissât en paix.

    

     Durant les trois années où il fut étudiant, il suivit les cours, ne fit connaissance avec personne et quitta définitivement le campus, à peine la licence en poche.

N’étant plus sponsorisé par ses parents, il dut se résoudre à gagner sa vie.

Comme il lui paraissait parfaitement impensable de travailler sous une quelconque autorité, il s’improvisa troubadour et…statue.

Quand il en avait marre de gratter sa guitare, de déclamer et de chanter, il disparaissait pour revenir sous les traits -figés- de La Joconde, de la Statue de la Liberté ou d’une Tour Eiffel stylisée ; c’était ses figures préférées.

Peut-être parce que chacune d’elles semblait seule et isolée, perdue dans un autre monde.

Son indépendance était à ce prix.

Et ça lui rapportait plutôt bien ; de quoi survivre et même faire des projets de voyage.

Dès qu’il put partir, il le fit.

D’abord en stop, puis, quand la route vint à manquer, il dut se résoudre à marcher un peu, avant de pouvoir tendre à nouveau le pouce.

Il ne mit, finalement, que trois mois et dix-sept jours pour parvenir à Canton (Guangzhou), en Chine.

Hong Kong et Macao n’étaient plus très loin.

Sa Tour Eiffel fit fureur dans ces contrées lointaines ; bizarrement sa guitare fit nettement moins d’effet.

Là-bas, parler ne lui servait à rien ; en Français, du moins.

L’Anglais était le bienvenu et, histoire de mieux s’intégrer peut-être -guère plus étranger en cette terre étrangère-, il se décida à apprendre le Chinois.

De toute façon, c’était pour lui un bon moyen de s’engager à rester là un bon moment.

Le temps d’acquérir les bases de cette nouvelle langue, et deux ou trois années auraient sans doute filé.

    

     Elles passèrent effectivement très vite.

Durant les quatre ans et vingt-huit jours où il vécut à l’extrême sud de la Chine, il apprit un peu de mandarin et beaucoup plus de cantonais.

Pas de quoi tracer des idéogrammes ou autres sinogrammes à la plume ou à la pelle !

Il apprit également à mieux se taire en pratiquant le mime.

Grimé, avec son air naturellement buté, il fit des merveilles.

Un agent artistique, passant par là, lui proposa un pont d’or et un contrat de trois ans pour se produire dans un show, à Las Vegas.

Il refusa, bien sûr.

Le désert ne lui disait pas plus que les machines à sous.

A force d’entendre des autochtones lui parler de Paris, il voulut voir Paris.

    

     Il atterrit directement sur le plancher de bois du Pont des Arts ; ou presque.

Cette passerelle de fonte, véritable ode à la sidérurgie, lui ouvrit les bras.

Fréquentée par un nombre extravagant d’amoureux, de peintres et d’artistiques en tous genres, elle lui souffla l’idée de jouer à nouveau les statues, et de tenter d’exprimer l’indicible.

Cela dura le temps d’un été.

En septembre, il s’offrit une toute nouvelle guitare qu’il alla gratter un peu plus loin, du côté de la Rive Gauche.

Place St Germain, les passants…passaient, sans réellement lui prêter attention.

Il chantait ses propres mots sur des compositions personnelles qui ne semblaient pas être entendues.

Il s’aventura même à déclamer un poème chinois (appris phonétiquement) mis en musique par ses soins.

Hormis certains touristes, nul ne perçut la différence.

Pas découragé pour un sous, il persévéra tout au long de l’hiver, ayant pu faire de sa cagnotte de yuans quelques euros.

    

     Heureux, il l’était encore, tant qu’il ne pensait pas au lendemain.

En atteignant la trentaine, il prit soudain conscience de la relative précarité de son existence.

Plus il se comparait aux autres, moins il était rassuré.

Il avait toujours dit non à toute forme d’autorité et aux engagements à durée indéterminée.

C’était son caractère ; il était né ainsi et rien n’avait jamais pu le changer.

Aujourd’hui pourtant, à l’amorce d’une nouvelle décennie, il n’était plus certain de pouvoir continuer sur cette voie.

Cette route parallèle, qu’il avait continué à suivre sans se poser trop de questions, lui parut brutalement insensée.

Pas précisément absurde, mais juste dépourvue d’une véritable raison de continuer à marcher.

Depuis sa plus tendre enfance, il n’avait pas su tisser le moindre lien ; pas même avec ses propres parents.

Toute notion d’humanité lui était parfaitement étrangère et il ne lui semblait plus possible de s’en contenter.

           

            Combien de temps lui restera-il à passer sur cette drôle de planète ?

Dix, vingt, trente…?

Plus de soixante années, peut-être.

En demeurant fidèle à lui-même, comment s’efforcer de faire connaissance avec le reste du monde, sans pour autant parcourir des milliers de kilomètres en stop, prendre des trains ou des avions jusqu’aux antipodes ?

     Si tout n’était pas bon à jeter aux orties, il se pourrait bien qu’une ou deux surprises vinssent, un jour, réviser son jugement. 

    

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(© 2010/droits réservés) 

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Etrangement bizarre…

Posté par BernartZé le 8 février 2010

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vertigedelatour.jpg  lunebleue.jpg

Des liens, des faits

 

            Quel rapport peut-il bien exister entre une montre, une cravate, une lune bleue, un gratte-ciel et le nombre 127 ?

Qui ne donnerait pas sa langue à son chat, ou éventuellement à celui du voisin, pour connaître la réponse ?

Sachant que la tour en question fait bien plus de cent-vingt-sept mètres (de…hauteur), c’est tout-de-même l’enfance de l’art, surtout si l’on part de l’indice de couleur concernant la lune !

 

     Bleue, comme…une orange (l’idée ne m’est pas venue le premier !) ; bleue, comme la surface des mers et des océans (quand ils et elles ne sont pas pollués) qui constituent pas loin des trois quarts de notre planète (à peine plus d’eau…sur Terre que…dans un corps humain) ; bleu, comme le ciel quand il a décoléré ou comme un myosotis ornemental, voire une nigelle de Damas (toxique).

Mais, attention, en aucune façon bleu turquoise !

Et vu qu’à ma montre -sans quartz- à cabestan il semble être plus ou moins 7h10, je ne vois pas comment personne ne pourrait s’approcher de la solution.

 

     « 127 »…peut-être comme le nombre de réfugiés (en comptant les quatre noyés) ayant récemment accosté non loin de notre hexagone ?

Ou pas ?

Du tout ; rien à voir avec ce triste fait d’hiver.

Il ne s’agit pas, non plus, du nombre de signataires d’une pétition ayant décidé, coûte que coûte, de se battre pour défendre leurs idées et faire entendre leurs voix.

Si elles se sont finalement tues, cela ne pourra pas entrer en ligne de conte.

 

            Nous étions cent-vingt-sept et aucun de nous n’avait choisi de retrouver les autres ce jour-là.

C’était une nuit de l’an de grâce 2032 ; une de ces nuits précédant le jour où chacun pourrait dire que plus rien ne serait plus jamais comme avant.

Comme avant ! ; Mais avant quoi ?

Avant la fin du monde, des temps, ou des paratonnerres inoxydables supposés avoir protégé tous nos arrière-grands-parents… ?

 

     Nous étions cent-vingt-sept à ne pas nous connaître dans la grande salle « Naiv » située au cinquante-neuvième étage de la Tour Philipe.

Tous conviés ce même soir, à la même heure, par un intrigant message imprimé sur bristol et stipulant le port de la cravate obligatoire, sans qu’importe le reste de la tenue, ou le sexe de l’invité (e).

Etrange rendez-vous ainsi donné pour une sorte de bal de fin d’année entre adolescents plus ou moins boutonneux et gauches, faute de savoir pourquoi ils avaient accepté de venir, alors que tous auraient facilement trouvé mieux à faire, en prévision du lendemain.

Aucun de nous ne se demanda ce qui l’avait fait élire, ni pour quelle raison sa curiosité l’avait poussé à venir ; l’attrait de l’inconnu, peut-être ?

La singularité de l’invite avait beaucoup joué.

Pourquoi dans cette immense tour, précisément à cet étage, et pourquoi personne n’avait seulement songé à faire le compte des engagés ?

A croire que c’était un esprit d’aventure partagé qui nous avait finalement réunis.

 

     Petite musique d’ambiance et large buffet nous avaient accueillis ; pas d’hôte à l’horizon.

De quoi aiguiser notre faim.

Sur une scène, une paire de ciseaux s’ouvrit, la lumière se tamisa ; aucun siège à disposition.

Heureusement la projection surprise ne dura qu’une vingtaine de minutes.

En préambule, un petit historique concernant la construction de la tour remontant au siècle passé, ainsi qu’une multitude de chiffres et de nombres s’y rattachant.

A priori, personne ne put retenir la raison d’un si grand nombre d’étages, ni saisir l’importance du nombre « 59 » ; la plupart d’entre nous se contenta de mémoriser la date de l’inauguration, soit le 8 septembre 1975.  

Bon ; même nos parents -alors- n’étaient pas tous nés !

Au milieu de tout cela, quelques séquences des « Temps modernes » de Chaplin, datant de près d’un siècle, et le bouquet final pris la forme d’une lune bleue.

Ce fut plutôt joli, mais totalement abscons pour chacun.

Une œuvre d’avant-garde pour un retour dans le passé, peut-être ?

 

     Les rideaux se refermèrent sans plus de précisions et la lumière retrouva son intensité initiale, mais pas trop.

La soirée passa et le temps se coula résolument…

Le climat musical n’inspirait décidément personne, et personne ne dansa, ou presque.

Mais tous, au fur et à mesure, par petits groupes, nous firent connaissance, discutant rapidement à bâtons rompus.

Puisqu’il nous en fallait bien un -au minimum- pour justifier à nos yeux notre grande réunion, nous nous découvrîmes progressivement, au cours de cette longue nuit, un point commun : un goût immodéré pour les nombres.

Les petits et les grands, les modestes et les plus prétentieux, les insignifiants comme ceux qui refusaient de s’en laisser compter.

Personne ne sut jamais que, lors de cette nuit blanche, nous étions premier, en nombre (« 127 »…équivalant à la quantité d’étages que la tour comprenait !), mais tous en vinrent à discourir de leur fascination pour ces impétueux numéros, qui se défendaient farouchement -et depuis toujours- de se laisser diviser par n’importe qui.

A chacun sa méthode et sa science pour briller ou bien pour faire semblant.

Quand certains ne pouvaient pas remplir d’autre fonction que celle d’un obscur multiple de « deux » (à l’infini !), d’autres se piquaient d’un peu plus de créativité en se révélant uniques et indivisibles.

La vie ne va-t-elle pas ainsi ?

 

     A l’aube, le bruit commença à courir, s’amplifiant de quart d’heure en demi-heure suivante.

Nous allions tous avoir seize ans le lendemain, à quelques décalages horaires près.

C’était donc ça notre autre point commun ; une nuit entière pour le découvrir !

Nul n’en revint.

Du coup, personne ne réalisa que notre âge n’avait lieu d’être -numériquement parlant- que pour faire le grand saut de « 59 » à « 75 »

1959…entre fin juin et fin novembre, deux belles âmes « nous » avaient brusquement tous abandonnés à notre triste sort.

Mais « nous » n’étions pas nés, et nos parents à peine.

 

            Quand nous sortîmes de la tour, vers sept heures du matin, la lune était bleue, ou presque.

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(© 2010/droits réservés) 

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