Des vies parallèles

Posté par BernartZé le 16 octobre 2016

Derrière le miroir

L’art du subterfuge

  

            Les jeux de cache-cache commencent souvent très jeune.

 

     Dès la petite enfance pour se tirer d’un embarras certains enfants ont le réflexe -inné ?- de faire semblant.

Sans même le vouloir ni le savoir commence alors une vie biaisée faite, non pas de mensonges, mais de dissimulations et de fuites.

Bienvenue dans la ronde Ronde des masques !

 

     Dans l’adversité l’instinct de conservation fait des miracles et crée des vocations.

D’abord -même  par nécessité- on s’amuse à devenir autre ; le goût du je arrive très vite surtout lorsque ses effets en sont appréciés et que l’on pense obtenir une certaine reconnaissance des proches.

Ce baume au cœur Cœur ''Fondance'' (!) vient à point pour se sauver d’un naufrage ou échapper à un péril que l’on sentait grandir en soi.

Les enfants se croient souvent mal aimés, dépréciés au détriment d’un autre membre de la fratrie.

Les parents, inconscients de se qui se trame sous leurs yeux, sont ravis du phénomène engendré, fiers si les résultats scolaires peuvent de surcroît flatter leur égo.

Il est certain que cet enfant veut se rendre intéressant ; vraiment certain ?

De là naissent l’incompréhension et la méprise…

 

     A force de jouer des rôles pour se sentir exister on se met à rêver d’oser un jour monter sur scène.

Quitte à se consumer de l’intérieur autant brûler les planches !

Encore enfant la découverte du théâtre et la première expérience sous les feux de la rampe Les feux de la rampe s’avèrent (définitivement) fatales et sans retour ; éblouissement pour le meilleur et le pire avenir.

Quand en grandissant rien ne s’arrange mais que cette détermination s’affirme sous la forme d’une « question de vie ou de mort » autant dire adieu à l’assentiment parental.

Le divorce est implicitement prononcé.

S’ensuivent la déclaration d’indépendance et la prise d’envol.

 

            Vie brouillée sur toute la ligne Brouillage.

A moins d’un talent éclatant et d’un peu de chance l’échec est assuré pour celle ou celui qui aura cru trouver sa voie en se sauvant à grandes enjambées.

De nombreuses vies se sont ainsi égarées en chemin faute de véritable échappatoire.

Emmurées vivantes Dans le mur !

 

 

The dark face  (Clairement obscur)

(© 2016/droits réservés)

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Flagrant délire

Posté par BernartZé le 17 octobre 2015

Mal-être (inv.)

Coup de grisou

(léger coup de mou)

  

            En plein trajet de tramway j’ai projeté de me jeter sur les rails ; j’étais dedans donc…pas dehors donc…pas pratique !

 

     Tramway ancien (centre-ville historique de Košice, Slovaquie) J’étais confortablement assis l’autre matin quand soudain me vint l’envie de mourir ; je me trouvais sur la ligne Ligne 3 qui cheminait vers le cimetière en passant non loin de l’Hornád L'Hornád (Košice) dans laquelle j’avais autrefois souvent pêché la truite avec mon père ; à moins d’exécuter un ultime plongeon de plusieurs centaines de mètres en traversant la vitre (obstinément fermée) je n’avais aucune chance de me noyer.

Avais-je avalé trop de petites gélules multicolores Gélule F. Gélule D.  pour ressentir un tel élan irrépressible d’en finir ?

J’avais surtout oublié de tenir compte d’un (petit) point de détail : en ce temps-là les tramways de Košice étaient encore électrifiés par voies aériennes et les rails (plats, si plats !) pouvaient à peine faire du mal à une mouche.

Contrariant ; un coup de plus à mon moral.

 

     A trop me perdre dans des considérations d’ordre pratique, j’en avais presque oublié mes motivations premières.

J’étais désespéré amoindri, moralement et physiquement exsangue, sans plus d’horizon que de perspectives d’avenir ; j’étais cuit !

Je me serais bien laissé allé à verser quelques larmes sur mon sort mais offrir le spectacle d’un soulagement public n’était pas même envisageable.

Alors j’ai serré les dents et les poings et je me suis efforcé de faire bonne figure jusqu’au bout de la ligne.

Rentré chez moi, faute d’arme blanche ou rouge j’ai pu m’abandonner ; et j’ai pleuré de honte.

J’ai repensé à mes parents, tous deux miraculeusement réchappés de la Shoah La Shoah, qui avaient vus d’autres rails Vers les camps de la mort les mener vers une fin inéluctable qu’ils n’avaient pas choisie.

Ils m’avaient élevé en me donnant l’exemple d’une droiture et d’une vaillance constamment irréprochable ; un refus de se soumettre aux aléas de la vie.

Et voilà que j’avais osé caresser l’idée de me soustraire à mes devoirs élémentaires !

 

     Encore adolescent j’avais eu la mauvaise idée de saisir l’occasion qui m’était donnée de « visiter » le camp de Dachau situé non loin de Munich où j’ai vécu un temps ; images marquantes in vivo, aussi traumatisantes que le Nacht und Nebel d’Alain Resnais.

J’ai longtemps porté ces images avant de réaliser qu’elles s’étaient définitivement gravées dans ma mémoire ; pourquoi ?

L’inscription à même la peau avait pourtant été faite sur d’autres bras que les miens ; mais j’ai – semble-t-il – hérité de ce marquage à vif.

Je n’ai jamais arboré l’étoile Étoile jaune, infamante pour certains revendiquée avec fierté par d’autres.

Je n’ai jamais souffert autant que ces martyrs et pourtant l’existence ne m’est plus supportable.

Je suis faible, indigne des parents qui m’ont donné la vie.

J’ai honte, à jamais.

 

            Phone Je les ai appelés ; pas de réponse.

Ils n’en pouvaient plus ; le temps était devenu trop pesant.

 

 

Coup de moins bien

(© 2015/droits réservés)

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Oh ben ça alors…

Posté par BernartZé le 18 août 2015

Radiographie doigts

Les pouces de ma mère !

  

            Un jour où j’étais tranquillement assis à me tordre les mains histoire de faire (un peu) passer mon angoisse existentielle, je les ai regardées différemment, les observant en les considérant sous un nouvel angle.

 

     Elles non plus évidemment n’avaient plus vingt ans !

Ma main droite s’était miraculeusement bien remise d’une fracture assez grave survenue trois ans plus tôt lors d’une chute de cheveux, de cheval pardon, en plein concours épique, équestre (pardon bis) que j’étais à deux foulées de remporter ; la faute à Petit-tonnerre, un sacré caractère celui-là avec ses ruades…parfois malvenues.

J’aurais préféré à tous crins me casser aussi une jambe et gagner.

Mais bon, paix à son âme (il est mort en tout début d’année) ; je ne lui en veux pas.

Pour moi s’en suivirent six mois de plâtre et autant de rééducation, soit une longue période de handicap pour un droitier ; heureusement que les ordinateurs et leurs claviers peuvent nous porter secours car il m’a fallu près d’un an et demi pour réapprendre à écrire manuellement.

Pendant ce long moment ma main gauche s’est affirmée, prenant de plus en plus d’initiatives et de libertés en développant son autonomie et ses aptitudes.

Pleine de compassion elle eut la courtoisie d’apprendre -toujours plus- à se débrouiller seule pour pallier la « vacance » de sa jumelle de miroir.

Les gènes de l’ambidextrie maternelle m’aurait-ils secouru alors ?!

 

     Fixant mes mains d’un regard pénétrant j’ai ce jour-là pris la peine de recompter mes doigts et de porter mon attention sur mes pouces Pouce gauchePouce droit.

Et de m’esclaffer soudain en disant « j’ai les pouces de ma mère ! » comme si je venais de faire la découverte du siècle ; nul doute que le restant du monde s’en est trouvé aussitôt bouleversé (!).

Ces deux électrons libres bi phalangiens (ben oui c’est pas courant), non contents de se singulariser par leur entêtement résolu à s’opposer à tous en toutes circonstances, se meuvent dans l’espace avec une agilité surprenante…suscitant bien des jalousies.

A force de gymnastiques s’usent-ils plus vite que les autres doigts ?

A force de se croire plus importants -sous prétexte que sans eux la préhension, etc. (…retournons vite à nos cours de 6ème)- ils ne se ménagent pas au fil des ans afin de tenir leur rang.

Et donc, le soir de ce jour-là, les miens me parurent plus âgés un peu tordus et fatigués et ressemblant de plus en plus à ceux de ma propre mère ; qu’elle me pardonne pour cet hommage involontairement désobligeant.

Mais j’eus l’illusion subite d’un héritage maternel en droite ligne qui ne devait rien au hasard.

Illusion d’optique ou réalité ? ; il faudrait comparer nos quatre pouces en face-à-face !

 

     Ils vieilliront davantage et dans quelques années ressembleront peut-être comme deux gouttes d’eau à leur moule d’origine.

Gesticulant sans cesse, tricotant dans le vide, ils seront certainement plus courbes, mais ils demeureront droits.

 

            Dieu que les pouces sont bavards !

 

 

Merci môman !…merci môman !

(© 2015/droits réservés)

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Histoire de famille

Posté par BernartZé le 3 juin 2010

icareetddale.jpg   chaisedinterieur.jpg

L’un s’envole, l’autre retombe

           

            Tel Icare et son père, ensemble ils s’étaient élancés. 

    

     Presque siamois et pourtant dissemblables, ils avaient grandi côte-à-côte, pareils à deux frères découvrant la vie.  

Beaucoup plus de soleil que de pluie ; merci paman.

Jamais en concurrence, ils avaient développé des talents différents, l’un pour le hautbois et l’autre pour l’ébénisterie.

Malgré la tentation d’un raccourci paresseux, il n’y avait là rien d’analogue, rien d’autre que des explorations artisanales.

L’un pour des concertos de Bach et de Mozart (principalement), l’autre pour l’ouvrage des chaises, de préférence.

Peut-être un penchant commun pour l’ornementation et les chambres ?!

Soit l’art de se révéler seul tout en se cachant au cœur d’un vaste ensemble.

Vu sous cet angle, il y aurait beaucoup à dire, à développer, voire inventer.

Mais non ; cela ne se fera pas ici.

    

     L’ébénisterie peut sembler plus relever de l’artisanat que de l’art véritable.

Il n’en est rien, bien sûr.

Pour le comprendre, il est juste nécessaire de s’y essayer, de s’y casser les dents, les doigts, parfois un pied.

Il ne suffit pas d’en donner quatre à une chaise pour qu’elle se tienne tranquille (assise ou debout, suivant la façon de la regarder).

Il faut être patient et passionné, aussi méticuleux qu’exigeant, plus encore quand il s’agit de restaurer de véritables pièces de musée.

Deux années passées à l’Ecole Boulle lui avaient appris que tout savoir-faire…vit aux dépens de celui qui sait toujours le remettre en question.Il n’eut jamais de cesse d’apprendre.

 

     Pendant ce temps, son frère faisait ses gammes.

Passant allègrement du baroque au classique, il travaillait évidemment sans relâche, entre le conservatoire et les cours privés.

Tous ses professeurs s’entendaient pour lui prédire un brillant avenir de concertiste, sitôt qu’il aurait fini de digérer tout son Bach et tout son Mozart, sans oublier un peu de Beethoven et une bonne dose de Schubert.

Au bout d’une douzaine d’années de ce régime, il cala légèrement.

La fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte étant passés par là, il fit montre d’un semblant de ras-le-bol, vite tempéré par ses parents qui ne manquèrent pas de lui rappeler son choix, celui qu’il avait fait l’année de ses six ans.

Le petit garçon avait changé, beaucoup grandi ; bref il n’était plus réellement sûr de rien !

Les accents mélodiques de son instrument ne semblaient plus s’accorder avec son bonheur futur.

Il lui avait appris à rester en retrait, avec grâce et humilité, l’autorisant -parfois- à sortir de sa douce réserve pour s’élancer et s’exprimer en faisant fi de sa timidité.

Il découvrit, enfin, la vraie fausseté de sa candeur.

A force de travail et de temps, il s’était laissé convaincre.

     Mais sa nature était autre et il se mit à regretter de ne pas avoir choisi le piano pour capter l’attention à l’instant de se ruer sur l’allegro d’un concerto de Rachmaninov ou de Tchaïkovski, histoire de provoquer de la sueur et des larmes.

Il était trop tard pour passer d’une anche à un clavier, même en jouant des deux coudes !

De là à renoncer à toute perspective de carrière ?

Que nenni !

Il décida de s’offrir le temps de la réflexion en s’octroyant une année sabbatique.

D’aucuns auraient peut-être sombré dans l’alcool ou la drogue ; il ne fit rien d’aussi prévisible et se fit engager comme steward au long cours sur un paquebot de croisière.

 

     L’apprenti ébéniste, devenu ouvrier, puis artisan, avait fini par devenir maître, un véritable artiste, sculpteur et doreur dans l’âme.

Il s’était passionné pour la marqueterie et son histoire et avait réalisé des bureaux et des commodes dont il avait magnifié les formes en les incrustant de nacre.

Puis il leur avait découvert des airs un brin trop torturés.

Et de revenir à ses premiers élans en décidant de se consacrer exclusivement aux chaises d’intérieur, leurs pieds, leurs bras, leurs coudes et le restant de leur assise.

Et, préférant maîtriser l’ensemble de ses créations, il devint, au passage, également tapissier.

Son talent aigu ne tarda pas à le rendre remarquable et à l’exposer au grand jour.

Il fut très demandé, par les musées, comme par des mécènes et des illuminés de tous poils se piquant d’art nouveau…nouvellement revisité !

Les commandes affluant, il dut se résoudre à prendre un apprenti auquel il confia d’abord des tâches lui permettant de tester son sens des responsabilités et du travail accompli.

Vite rassuré, il n’hésita pas à le laisser maître d’œuvres plus conséquentes.

     Il fut totalement surpris le jour où, sur le point de clore sa quatrième décennie, il reçut très officiellement l’insigne de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. insignedechevalierdelordredesartsetdeslettres.jpg 

Ses parents n’en revinrent pas, lui non plus.      

    

     Pendant ce temps son frère voguait encore.

Toujours steward, il n’avait pas manqué d’ajouter une ou deux cordes à son arc, se souvenant qu’il était initialement musicien.

C’est ainsi qu’il arrondit ses fins de mois en faisant une entrée triomphale dans « l’Orchestre marin ».

Ils étaient déjà quatre et n’attendaient plus que lui pour renforcer le corps des instruments à vent.

La trompette et le saxo œuvraient déjà largement ; à défaut d’une clarinette ou d’une flûte à bec, ils furent bien content de le voir arriver avec son instrument.

Chaque soir, il reprenait goût à la musique.

Oh, humblement bien sûr, étant donné l’auditoire.

Les croisières remportaient un franc succès, même s’il pouvait regretter une moyenne d’âge quelque peu élevée.

Mais il plaisait, aux femmes, aux hommes, aux vieilles rombières, comme aux retraités de la marine militaire ou marchande.

Sans doute était-ce principalement dû à sa relative jeunesse et au fait qu’il pouvait donner l’impression d’être là, parmi eux, tout en étant ailleurs.

Il devait leur sembler bien réel lorsqu’il s’acquittait d’une mission de confiance, que ce soit un billet à transmettre, une commande à satisfaire ou un service à rendre avec discrétion.

Il devenait nettement plus inaccessible quand il jouait le soir et lors des longues nuits de gala.    

     En fait, non sans éclat, il survivait, se demandant parfois ce qu’il deviendrait dans deux ou trois années.

Il était musicien, mais il n’était personne, incapable de revendiquer un statut auquel il n’avait jamais pu lui-même croire.

Joueur de hautbois !

Pourquoi pas pépiniériste dans les jardins privés d’une hacienda où la chaleur accablante ferait s’évanouir toutes formes de végétation aussi fragile que délicate ?!

Autant dire que, tout en ne parvenant pas à trouver sa place, il donnait admirablement le change.

Jusqu’à être surpris de se voir se dédoubler ainsi,

Ni schizophrène, ni véritablement asocial ; le monde réel lui paraissait manquer simplement d’intérêt.

Il s’efforçait donc de le rendre supportable et de le tolérer, à défaut de parvenir à l’accepter un jour.

Pour lui, le comble était de constater qu’il réussissait quotidiennement à apporter de la joie aux passagers, en contribuant à leur offrir des moments d’évasion.

Ça n’avait pas de prix, ça lui coûtait pourtant.

Plus il faisait semblant, moins il s’accordait de chances de redresser la barre d’un navire dont il ne pourrait pas couper les cordes.

    

     De s’échapper enfin…devint alors son unique ambition.

Le matin où, se rasant, il se griffa littéralement le visage, il comprit.

Il se dépêcha de se sauver en rangeant toutes ses lames et les autres affaires accumulées lors de ses quelques expéditions transocéaniques.

Trois ans de vie continrent dans une petite valise.

Deux temps et un mouvement plus tard, il démissionnait, touchait sa dernière paye et était débarqué à Papeete.

Seul le saxo le regretta vraiment, au point de lui en vouloir.

Plus personne n’eut jamais de nouvelles de lui.

           

            Son frère, sur son lit de mort, aurait bien aimé se remémorer leurs instants partagés ; mais il était encore beaucoup trop jeune pour comprendre ce qui les avait définitivement séparés.

 

oooohbois.jpg  portdepapeete.jpg

(© 2010/droits réservés) 

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