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Quelle aventure !

Posté par BernartZé le 26 août 2016

Lunettes de myope

Ascèse pour un retard

  

        Tout d’abord, peut-être est-il bon de rappeler ici deux grandes règles qui régissent fondamentalement nos vies : G ≠ C, même si cela doit paraître évident à presque tous ; l’esprit peut s’avérer plus fort que la matière. Sans doute pas toujours, mais en cette occurrence ce fut bel et bien le cas.

Du coup, seize heures plus tard…

 

     Certainement une première : j’avais largement le temps de ne pas louper mon train du retour !

Contrairement au voyage aller, pas besoin de courir, chargé comme un baudet, dans l’espoir de ne pas manquer le coup de sifflet annonciateur du départ. Ce qui d’ailleurs avait été vain.

 

     Tranquillement assis sur un banc du quai, j’avais cette fois une bonne vingtaine de minutes d’avance ; incroyable mais véridique !

Délesté de mes sacs, je pouvais pleinement profiter du confort (relatif) que m’offrait un réel adossement et ce n’était pas le clin d’œil direct tenté par le soleil qui pourrait réussir à m’empêcher de goûter un rare moment où le temps suspendu se faisait oublier.

Agrémenté de musique versée à même mes seules oreilles, je trouvais cet instant quasi extatique.

Tout en n’imaginant pas que cela put durer éternellement, je pouvais encore moins deviner ce qui m’attendait…

     Horloge Sncf L’heure ayant tourné (encore plus implacablement que…la mayonnaise), je dus constater que mon train était en retard. Rien de très étonnant à cela : ainsi qu’un écran nous en avait informé dans la gare, il devait faire partie des trains retardés (de dix à vingt minutes) pour cause de travaux en amont de la voie.

Quelques minutes plus tard, mon inquiétude trouva enfin matière à s’exercer quand je réalisais, passé le temps mis par les voyageurs d’un train précédent à déguerpir de là, que je me trouvais bien seul.

La solitude est un sentiment que je n’ai jamais craint ; pourtant je dus m’avouer alors qu’elle ne présageait (vraiment) rien de bon.

Un petit quart d’heure de retard était plausible ; personne d’autre sur le quai, à défaut d’une annonce haut-parleurs…carrément pas du tout !!

Diantre fichtre ! Bougre d’âne ! Que se passait-il donc ! Pourquoi ce suspens haletant venu troubler mon instant magique ?

Je me remis en marche, à nouveau lesté : escaliers, couloir et retour dans le hall de gare où le panneau d’affichage ne proposait plus que des trains en sens inverse, pas un seul pour Paris, mon point de chute, mon refuge capital !

L’inquiétude grandissant, je décidais de m’adresser à l’un des rares guichets ouverts (l’heure ? la saison ? la prédominance des « guichets automatiques » ?…) où une aimable personne m’appris, me confirma, que j’avais effectivement raté mon train.

Il était parfaitement parti à l’heure, très exactement sur le quai prévu et indiqué.

Le quai G et non C ; ma myopie avait encore frappé !

C’était la toute première fois que sans lunettes, les yeux exorbités pour lire un écran en dessous duquel je me tenais, je m’étais révélé incapable de déchiffrer sans me tromper une ligne d’affichage luminescent.

L’âge, à n’en pas douter !

A cette heure, plus le moindre train pour Paris, pas même en essayant de passer par Rome ou Tombouctou, aucun service de cars publics ou privés envisageable. En désespoir de cause, on me conseilla simplement d’aller interroger « le chef de gare » (enfin, son équipe !) au bout du bout du premier quai.

Je me remis en marche, toujours aussi chargé, mais presque totalement délesté de mes derniers espoirs.

Tout en tentant de me rassurer calmement avant que la crise de panique n’atteigne inexorablement mon cerveau, je commençais à prendre conscience du fait que je m’étais éloigné brutalement et sans m’en rendre compte du moment de ma délivrance, celui-là même où, la porte de ma cage à poule refermée, je pourrai enfin me soustraire à tous les regards, à nouveau invisible pour le reste du monde.

Ma bulle mentale venait d’éclater, le danger n’allait pas manquer de sourdre à l’improviste !

Le temps d’arpenter le quai indiqué à la recherche du poste de garde, mille éclats de panique eurent le loisir de s’éparpiller dans ma tête.

Bien au-delà de la question consistant à savoir comment rejoindre mon home sweet home, mon havre de paix, mon unique refuge, je commençais à sentir poindre le doute se résumant à « et cette nuit, puis demain et pour mes parotides…?? »

Rester calme, le plus longtemps possible !

Parvenu au-delà du bout du quai, je m’entendis – en dépit de ma musique censée me protéger du monde extérieur – rappeler à l’ordre, ou tout du moins appelé par un agent Sncf. Je compris que j’avais dépassé les bornes, ou plus exactement la limite du quai symbolisée par le dernier poste Bureau des objets trouvés, un bureau devant lequel (mes lunettes définitivement vissées sur mon appendice nasal) j’étais passé indifférent, en lisant « objets trouvés ».

Je m’étais cru d’autant moins concerné, que je ne pouvais me considérer qu’étant parti chercher un autre moyen de transport, en guise de solution salvatrice.

Retour en arrière, je revins sur mes pas, répondant à l’invite qui m’était faite. A l’intérieur du bureau, je me trouvais face à trois agents, dont celui qui m’avait repêché peu avant l’extrême limite du quai.

Toujours chargé comme un…mulet (plus rien d’autre ne comptait que la recherche d’une solution de plus en plus improbable), j’expliquais le plus synthétiquement (un défi, me concernant !) possible ce qui me préoccupait. 

L’inventaire fut rapidement fait par mes trois interlocuteurs : mis à part un taxi (je serais bien incapable d’en estimer le prix exorbitant étant donné le trajet), la seule solution, très hypothétique se résumait à faire du stop à la sortie de la ville.

J’en avais bien passé l’âge !

Pourtant, si je voulais me donner une chance (infime !) de rejoindre mon terrier avant le premier train du lendemain, je me devais au moins de tenter l’aventure, en ultime recours !

Excepté l’agent qui avait continué à lire son journal (cent pour cent sportif, à moitié consacré au football, même après la Coupe du Monde et malgré la trêve estivale ?) en prêtant simplement une oreille distraite au récit de mon malheureux sort, je pus compter à ma grande surprise (pour ne pas dire plus !) sur ses deux collègues qui parurent immédiatement plus concernés.

L’une, une jeune femme, s’empara d’un marker rouge pour tracer sur une feuille de papier les cinq grandes lettres de ma destination finale. L’autre m’étonna encore plus en réagissant presque au quart de tour, alors que je lui avais demandé conseil pour savoir où lever le Pouce stop (au nord, à l’est, au sud, ou à l’ouest -où je me trouvais pour le moment-, ou bien ?) afin de m’offrir l’opportunité de décoller définitivement de son macadam.

En deux temps et encore moins de mouvements il me proposa, ayant achevé son service, de me conduire jusqu’à la grande voie la plus judicieuse à emprunter, direction Paris !

L’aubaine était forcément incroyable.

     En montant en voiture, essayant d’estimer mes chances de rentrer chez moi le soir même, j’étais bien incapable d’imaginer ce que me réservait le destin.   

Me refusant à rêver au cas de figure idéal, je ne pouvais que me convaincre d’essayer le stop, en profitant des conditions climatiques radieuses de cette fin de journée estivale qui m’assurait donc encore largement plus d’une heure de lumière diurne. 

Et qui pouvait savoir ?…

Mon chauffeur impromptu me proposa de faire un choix entre deux routes. Car si tous les chemins sont supposés mener à Rome, deux seulement étaient susceptibles de me reconduire à bon port, jusqu’à la capitale de notre hexagone : la nationale et l’autoroute. Et à moins de posséder le don d’ubiquité, il me fallait trancher, sans état d’âme ni regrets éventuels.

Ne connaissant pas le moins du monde la région, j’étais bien obligé de me fier essentiellement à l’appréciation de mon sympathique conducteur. M’ayant présenté les avantages et les inconvénients de chaque voie, j’essayais de les envisager à tour de rôle, tout en escomptant un verdict net et définitif de sa part.

Or, au bout de quelques minutes, je dus réaliser, tout avenant qu’il pouvait effectivement être, que nous tournions en rond (nous seuls, pas la voiture, fort heureusement !), passant et repassant continuellement en revue les meilleurs motifs d’aller tendre ma feuille de papier là-bas plutôt qu’ici.

A priori un grand nombre de parisiens prendraient plutôt l’autoroute, payante mais plus rapide. La nationale offrait l’avantage d’être plus facile d’accès pour un autostoppeur (j’allais à cette occasion rajeunir de plus de vingt ans !), avec une possibilité de repli en cas d’enracinement sur place à la tombée de la nuit.

Même si tout était possible, le meilleur également (donc !), je ne voulais pas prendre le risque de me retrouver, le soleil s’étant couché, tout seul et toujours à l’entrée de la même autoroute, mais dans l’obligation de planter là ma tente, faute d’avoir été pris par un quidam compatissant. Et n’ayant pas de tente sur moi, l’autoroute me parut constituer une solution extrême, du genre « ou ça passe, ou ça casse ».  

Incapable, par nature, de dormir debout à l’abri d’un fourré, je n’avais plus qu’une solution : la nationale, avec la possibilité de faire, en désespoir de cause, marche arrière, à pieds cette fois. Au passage, mon bienfaiteur me désigna un ou deux hôtels « premier prix » situés sur l’autre bas-côté. Sans savoir s’ils s’avéreraient être dans mes moyens, j’en fus tout de même rassuré. Vive la carte bleue au fond de la poche !

Pour l’heure, après un cheminement tout droit depuis la sortie du parking de la gare, ayant longé un cours d’eau (une rivière ?) avec une enfilade d’arbres légèrement courbés au-dessus de nos têtes et de notre carrosserie, après, au final, un ou deux tour(s) de rond-point exécuté(s) dans le sens trigonométrique (giratoire…plus exactement !), nous arrivâmes enfin (à peine plus d’une dizaine de minutes plus tard) là où nos routes allaient définitivement se décroiser et nous nous séparer. Je fus déposé avec mes deux bagages au commencement d’une longue ligne droite sans fin. Tout au bout, les quatre murs de ma bulle matricielle m’attendaient.

Nos adieux furent chaleureux mais brefs, le temps au moins de signifier mon extrême reconnaissance et de me mettre à la place de celui que je ne reverrai jamais. Comment allait-il faire pour poursuivre son chemin sans jamais savoir ce qu’il m’arriverait ensuite ?!

Quelques instants après, mes sacs déposés à un mètre de moi, je commençais à tendre ma feuille de papier.

 

     Il était environ 20h30, un soir ensoleillé d’été ; j’avais donc à priori encore plus d’une heure à bénéficier de la lumière du jour.

Soleil rond Un soleil à l’œil bien rond veillait sur moi, me faisant juste face. Aucun nuage menaçant en vue susceptible de nous faire de l’ombre.

Clara Sean Baker et moi bénéficions de circonstances idéales pour humer le fond de l’air tout en faisant de l’auto-stop.

Sans même songer à tenir compte de mon humeur du moment et de mon avis, elle entama violemment le concerto n°1 de Tchaïkovsky, à même les touches de son piano, dont les premières notes commencèrent à résonner dans ma tête à l’instant précis où je tendais mon ardoise papier indiquant ma destination à tous mes futurs candidats au titre de (deuxième) bienfaiteur du jour !

J’aurais très bien pu fredonner mentalement le premier mouvement, mais c’est elle qui avait préféré le jouer. Dans de telles conditions, comment ne pas rester optimiste et patienter avec entrain sur le bord de la route.

CSB Clara S. B. s’entêtant à tue-tête (pardon pour l’allitération évidente et facile !), je ne pouvais qu’avoir foi en l’avenir immédiat.

Tandis qu’elle s’échinait presque couchée sur son clavier, je me rendis vite compte que mes jambes battaient la mesure dans une position faussement décontractée.

Faute d’avoir encore l’âge, d’après mon seul état civil, de tendre le pouce (les deux bras en l’occurrence), je devais estimer, tout à fait inconsciemment, devoir paraître, à distance, jeune et désinvolte, voire un brin nonchalant !

Mes lunettes de myope (mais photochromiques !) bien juchées sur mon nez, je scrutais tranquillement l’horizon, plus exactement le rond-point situé quelques vingt ou trente mètres en deçà de ma voie, nationale, mais royale.

Avant même la fin du concerto, je déplorais, non sans étonnement, une légère crampe musculaire sur le flanc extérieur de ma cuisse gauche.

Déjà !? Certes, je me rendis alors compte que mes deux jambes un peu écartées ne se situaient pas exactement sur le même plan (petite dénivellation sur le bas-côté !), mais de là à imaginer une défaillance aussi précoce !

Quatre ou cinq coups de poing plus tard, je me remettais dans une position quasiment identique, un sourire de Joconde aux lèvres.

Moi-même légèrement surpris, je savourais l’instant présent totalement improvisé !

Au lieu de me trouver à cette heure à mi-chemin environ du trajet retour prévu par voie ferroviaire, j’étais planté là, sur le bord d’une nationale ensoleillée, seul piéton spectateur d’un balai de voitures allant et venant dans les deux sens. Finalement j’étais assez tranquille, me fondant dans un grand espace uniquement constitué d’un rond-point, dans mon horizon immédiat, et d’une route droite, trait de bitume entre deux étendues parfaitement bucoliques. Certes, il me revint soudainement à l’esprit que mon sac à dos contenait, outre des conserves et autres denrées non périssables, des produits censés demeurer frais, du genre crevettes et poissonnailles diverses à base de surimi et d’ingrédients tout aussi naturels et sains.  

Ne pouvant strictement rien faire pour l’heure afin de les sauvegarder, je choisis de vite effacer ce problème (très relatif) de ma mémoire, et advienne que pourra !

Tant qu’à faire abstraction des problèmes, je m’efforçais aussi de décharger mon esprit des plus sérieux (pour moi, en tous cas), susceptibles de me freiner dans mon élan. Délestons, délestons ! Allégeons-nous jusqu’à la décorporation la plus complète !

 

     Durant la première demi-heure, deux voitures s’arrêtèrent quelques mètres derrière moi. Si je n’hésitais pas à décliner l’offre initiale qui m’aurait vu déposé à peine quelques kilomètres plus loin, je fus plus circonspect ensuite, alors que la deuxième occasion pouvait me déposer aux abords de la ville suivante, seul arrêt ferroviaire opéré par le train de Paris.

Estimant pourtant qu’il était encore relativement « tôt », espérant mieux des demi-heures suivantes, je me crus obligé de remercier le plus chaleureusement possible celui qui ne deviendrait jamais « mon » conducteur, pas même le temps de parcourir un ou deux kilomètres.

Et je repris ma pose apparemment décontractée.

Je restais optimiste, songeant tout de même aux hôtels situés non loin à la sortie de la ville, offrant mon air le plus naturellement dégagé.

Le temps passait, les voitures aussi, le soleil arborait une mine de plus en plus rouge, congestionnée par l’effort consistant (pour lui !) à aller -déjà- se coucher.

Sans parler des voitures bretonnes qui auraient pu se montrer solidaires en souvenir de ma jeunesse, j’en vis passer plusieurs immatriculées en Île de France, première ou deuxième couronne. Autant d’occasions me filant sous le nez de me rapprocher de la capitale, à charge pour moi de sauter dans un RER pour finir le trajet.

Avant que ne disparaisse définitivement le soleil de mon horizon, je pus dénombrer trois arrêts de véhicules : celui d’une jeune et jolie charmante femme rousse ; l’habitacle du deuxième dirigé par un père de famille semblait déborder d’enfants et d’objets très variés (l’unique place restante n’était qu’à moitié vacante !) ; enfin celui d’un as (fou ?) du volant qui avait d’abord failli m’écraser avant de freiner sèchement plusieurs mètres derrière moi.

La manœuvre un poil périlleuse m’avait simplement obligé à deux ou trois pas d’esquive sur le côté, tandis que lui avait dû, de façon toujours vive et anarchique, procéder à une marche arrière sur une certaine distance. Je compris ainsi que son intention initiale avait plus été de me prendre à son bord que de m’écraser sauvagement. En me penchant à la portière côté passager, je vis rapidement à quel bonhomme j’avais affaire. Sans vouloir préjuger (hâtivement) des apparences, il faut avouer qu’elles ne plaidaient pas réellement en sa faveur : mis à part un art non dissimulé du désordre, il paraissait aussi échauffé sous le capot que devait l’être les disques de ses freins (?). Il me proposait de me déposer quelques kilomètres plus loin…devant la cabane des Schmitt (ou bien Schmidt…?).

N’ayant pas l’honneur de connaître cette famille-là, mon ignorance le contraint à une traduction supplémentaire me faisant comprendre qu’il s’agissait de la gendarmerie du prochain patelin. D’après lui, en moins d’un quart d’heure d’attente vaine, les porteurs de képi se dévoueraient forcément pour me conduire plus loin, ne serait-ce qu’à « l’hôtel » le plus proche (d’une ville située…?), histoire de ne pas me laisser coucher dehors.

L’hypothèse me laissa momentanément sans voix !

Au fur et à mesure que je l’écoutais développer sa « thèse », je réalisais qu’il me faudrait une bonne dose…d’inconscience pour monter en voiture ; mon intuition me soufflait de ne pas le suivre dans son plan et donc de ne pas l’accompagner. Un peu honteux de ressentir à priori une telle méfiance, je mis en avant le fait (réel) que je préférais ne pas m’éloigner de cette zone située non loin de positions de repli (les hôtels !) stratégique à l’heure prochaine de la fin du jour ; pas pour si peu de kilomètres, en tous cas.

Son bolide et lui repartirent donc aussi vivement qu’ils étaient venus et je repris aussitôt ma posture désinvolte, mélange de patience et de décontraction.

Qui sait si je n’avais pas échappé là à un égorgeur d’auto-stoppeurs, voire pire ?!…

 

     Toutes choses devant avoir une fin, les moins bonnes comme les meilleures, je m’étais fixé pour limite temporelle le coucher du soleil. Plus exactement, l’instant précis où sa boule rouge aurait définitivement disparu derrière les arbres de mon horizon, ceux du rond-point situé en droite ligne dans ma mire.

Durant les dernières minutes précédant le coucher de son altesse diurne, j’ai plus d’une fois hésité à lâcher brièvement ma pancarte (en papier) pour aller chercher, vite fait, mon minuscule appareil photo numérique (resté sur le bas-côté, dans une poche de l’un de mes sacs) afin d’immortaliser et l’instant et (surtout) ce royal et rougeoyant déclin.

Mais bêtement -il faut bien l’avouer- je n’ai pas osé manquer éventuellement une dernière occasion de décoller de mon petit bout de macadam.

Passé le moment du décret officiel (juché sur mes pointes de pieds) de la disparition totale du soleil, je n’ai (évidemment !!) pas ramassé prestement mes affaires pour déguerpir fissa : impossible de ne pas compter encore une ou deux fois deux ou trois voitures, avant de renoncer définitivement. Il n’était pas tout à fait 22 heures, et j’avais encore le temps de rebrousser chemin en profitant des dernières et rassurantes lueurs du jour.

J’ai donc marché un peu, au-delà du (fameux) rond-point derrière lequel rien ni personne ne se cachait plus, longeant à rebrousse poil la route…de la sortie de la ville.

J’aperçus enfin à courte distance les lumières indiquant l’hôtel « number one » Hôtel 1ère classe, catégorie premier prix, en deçà duquel je n’aurais pas eu d’autre choix que celui de dormir à la belle étoile. Trop fatigué et plus assez jeune pour ça.

Et tant pis s’il me fallut faire face à un imprévu supplémentaire d’ordre exclusivement financier ; vive la carte bleue !

En oubliant la petite famille qui me grilla la priorité d’un souffle, je ne vis personne et n’eus affaire qu’à un terminal d’ordinateur Terminal réservation hôtel pour enregistrer ma demande et me réserver une chambre, contre un paiement inévitable. 

L’idéal à cette heure (environ  22 heures et un petit quart) pour ma lassitude, ma fatigue, mes « bagages » et moi-même !

Le temps de grimper un escalier extérieur et je refermais derrière moi la porte n° 9.

Ouf !

 

     Je découvris alors ma vaste chambre de moine trappiste allouée pour une nuit…avec quelques aménagements et conforts supplémentaires !

Pour être honnête, la superficie devait bien atteindre les 16 ou 18 m², soit peut-être (je n’ai toujours pas effectué ma première retraite dans un monastère) près du double d’une cellule de frère.

De toutes façons, j’étais si content de pouvoir enfin recréer ma bulle dans un espace délimité, que j’aurais bien accepté de me terrer dans un trou de souris, même sans gruyère ! Et puis pour y vivre à peine plus d’une dizaine d’heures, je n’avais vraiment pas lieu de me plaindre.

Mon palace Chambre n° 9 était non seulement pourvu d’un large lit à deux places (aucun risque d’en tomber en s’y retournant brusquement), mais surtout d’une salle d’eau, petite, compacte, regroupée à l’extrême, mais complète : douche, toilettes, lavabo, le tout ramassé en moins de trois mètres carrés ; grand bravo au concepteur d’un tel phénomène dans l’art d’occuper l’espace de façon optimale !

Enfin, the icing on the cake : une télévision avec télécommande.

Comment en effet imaginer en ce XXIème siècle une chambre d’hôtel privée d’un média aussi primordial ?!

Personnellement, j’aurais très nettement préféré avoir une petite radio FM sous la main, histoire d’écouter un peu de musique classique. Mais à défaut, je me résolus à allumer la petite lucarne « gracieusement » mise à ma disposition. Il y avait neuf ou dix chaînes, aucune musicale, et surtout pas une seule dévolue aux news en continu. C’est à ce moment précis que je réalisais ma totale désinformation accomplie en moins de quarante-huit heures.

Quelque chose d’important (obligatoirement !) s’était produit quelque part sur la planète, et je l’ignorais encore totalement.

Tant pis pour cette nuit ; j’avais du reste bien mieux et plus urgent à faire dans la salle d’eau : me laver enfin, me défatiguer et me relaxer autant que possible. Et je pris tout mon temps…aussi bien au lavabo, aux toilettes, que sous la douche dont le bac était si peu dénivelé par rapport au sol de la pièce, qu’il était parfaitement impossible de se doucher sans arroser (malgré le rideau) dans les grandes largeurs. Heureusement que deux grandes serviettes étaient prévues…dont une serpillière !

Je sortis de là un peu plus frais et moins las.

Il était bien l’heure de prendre du repos et d’essayer de dormir. Faute de « Radio Classique », je mis une émission musicale tardive pour me bercer, lumières éteintes. Mais trop bavarde et pas assez musicale pour ce que j’en attendais alors, je finis par faire le noir complet dans ma cellule de nanti.

Ce n’est pas pour autant que je réussis à dormir. Trop chaud, trop fatigué et beaucoup trop en activité subcrânienne, je ne fis que me tourner et me retourner (sans jamais tomber), rabattre couverture et drap, pédaler en vain dans mon lit, pour mieux m’impatienter et finalement m’énerver.

Après un certain nombre de debout/couché, vint l’heure (environ 3h30) de chocolater.

Si je voulais me donner une petite chance d’avoir l’air vaguement humain le lendemain…tout à l’heure, à celle de reprendre enfin ma route et le moyen de transport ferroviaire dont je n’avais pu (et pour cause !) utiliser le billet la veille, il me fallait entamer largement mon stock de tablettes que je ramenais chez moi.

J’avais à ma disposition exactement 500 g (2×200 + 100) Château lait raisins noisettes Château noir noisettes Château Scholetta ; soyons précis, hors de question de plaisanter avec tout ce qui touche au cacao !!) pour faire meilleure figure à mon réveil (…à condition de réussir ensuite à dormir un moment…tout en digérant).

C’est bien la première fois que me fut donnée (« imposée », par les circonstances, serait plus exact !) l’occasion de rentrer chez moi bredouille…mais allégé en cours de route.

Il m’aurait d’ailleurs fallu une réserve de chocolat plus conséquente pour être et me sentir davantage présentable.

Faute de mieux, je dus puiser encore dans mes ressources psychiques (si, si ! nul n’est autorisé à rire !) pour affronter le monde extérieur (…)

J’ai finalement dormi deux heures et demie ou trois grâce, j’imagine, à une dose de fatigue nettement dépassée.

A mon réveil, un coup d’œil rassurant aux horaires de trains, même s’il n’était plus utile de me ruer à la gare pour rentrer « plus tôt » (!), et je me mis tranquillement en mouvement pour me préparer.

Toujours pas la moindre information à me mettre sous un repli de cerveau. Encore des bombes quelque part et d’autres morts sûrement dans le monde, mais où ?

Je pris tout mon temps pour revisiter la salle d’eau et refaire connaissance avec la douche, avec les mêmes inévitables retombées. Et la serpillière de secours se remit en action.

Cette fois, pour ce matin-là, j’avais exceptionnellement prévu « très large », question horaire. Pas loin d’une heure et demie pour rallier la gare à pieds ! Même s’il m’était difficile d’estimer la distance kilométrique qui m’en séparait, je ne pouvais pas imaginer m’en être éloigné la veille au point de devoir marcher aussi longtemps.

Un coup d’œil extérieur par la fenêtre, une fois le volet roulant rembobiné : grise mine du temps en cette fin juillet. On aurait même bien dit…qu’il pleuvait ; aussitôt et pratiquement vérifié en mettant le nez dehors d’un pas en avant. 

Machine arrière, toute !!

Songeant à la longueur inestimable du parcours et faute de parapluie (délaissé par mégarde dix mois plus tôt sur un quai de métro), je perdis un bon petit quart d’heure avant de me décider à lever le camp, la pluie ayant l’air de vouloir cesser de retarder mon rapatriement. 

Allez ouste dehors ! Il me restait près d’une heure et quart pour attraper le dernier train de la matinée ; sinon, il serait bien temps de dénombrer tous ceux de l’après-midi comme autant de chances de rentrer enfin chez moi…avant le prochain coucher du soleil, pour peu que les nuages daignent se retirer, passée l’ondée !

 

     Il ne pleuvait quasiment plus, ce qui me permit de rechausser mes lunettes, quand je me mis en route. Regagnant la nationale à grandes enjambées, le ciel ne semblant pas tellement plus à la fête qu’au moment de l’averse, je respirais avidement l’air d’un tout nouveau jour, celui où je n’allais certainement pas rater mon train et qui me verrait rejoindre sans faute mon cher domicile.

Contrairement à mon sac d’appoint maintenu en bandoulière, mon sac à dos devait peser autant qu’avant. Une grande différence cependant : j’avais réussi par une plongée aveugle d’une main à déplacer très sensiblement…une boite de conserve qui n’avait cessé la veille de s’incruster dans le bas de mon dos, une empreinte très marquée pouvant en témoigner (en cas de doute, qui plus est de litige !).

Cette confortable amélioration ne pouvait que m’inciter à l’optimisme. N’avais-je d’ailleurs pas une simple ligne droite à reproduire en sens inverse et à pieds pour revenir à la gare !?  

En définitive, quelle importance pour moi d’ignorer le nombre de kilomètres à parcourir ?

Je m’étais retapé, tout seul comme un grand, un moral flambant neuf, et je marchais tête droite en admirant le paysage et les bas-côtés. De toute évidence cette sortie de la ville, dont je m’efforçais vaillamment de rejoindre le centre, était vouée aux grandes surfaces du style « tout pour la maison, du sol aux plafond et même pour vos bidons ». De quoi rester un bon moment rêveur, en songeant (mon imagination faisant l’essentiel du travail de création !) aux mètres carrés de tapis et aux moquettes moelleuses, aux dizaines -centaines ?- de rayons de bricolage et à toutes les travées regorgeant de denrées alimentaires !

Euh…traçons, traçons, tout droit vers ma maison !!

     Je fus accompagné dans ma balade par la pluie qui fit rapidement son retour sous forme de bruine légère (à ne surtout pas confondre avec le « crachin breton », qui n’est d’ailleurs pas réservé aux seuls départements de l’ouest hexagonal ; en aucun cas une A.O.C. donc !).

Je marchais ainsi sous la grisaille, le cœur léger et le bagage plus lourd.

Changements notables avec la veille au soir : je voyais cette fois « de dos » les voitures défiler en me dépassant et je ne tendais ni mon pouce ni une pseudo pancarte. Aucune chance d’être ainsi pris en stop, même si l’idée m’effleura l’esprit. A tort ou à raison, sans bien savoir pourquoi, je n’aurais pas osé de nouveau enfiler le costume de l’autostoppeur voulant rallier la gare sans se mouiller.

A une dizaine de mètres de me permettre de griller sans vergogne un feu Feux tricolores, ma pensée m’échappa, fit un bond de côté et profita d’une fenêtre ouverte pour se transmettre d’elle-même au conducteur le plus proche.

A ma grande surprise (tout de même !), je le vis se pencher côté passager et m’adresser la parole ; le temps de couper la musique qui saoulait mes oreilles, et j’eus peine à les croire, les supposant mal dégrisées.

Sans rien avoir demandé (à personne), je m’entendis proposer d’être conduit plus loin, en fait directement jusqu’à la gare.

Si le désintéressement dans ce bas monde se fait de plus en plus rare, il n’empêche qu’il existe encore, pouvant survenir m’importe quand et n’importe où…même à quelques mètres d’un feu rouge !

Un total inconnu, simplement désireux de me rendre service, avait supposé qu’il y avait promenade plus agréable que celle entreprise sous une pluie fine.

Croyant difficilement possible une telle aubaine, je ne pus m’empêcher de faire part de mon sentiment à mon bienfaiteur, comme s’il venait de me sauver la vie !

Lui, au contraire, trouvait ça tout naturel, d’autant que, passant par le centre ville, me déposer devant la gare ne constituerait pas un détour particulier à l’entendre ; puisqu’il le disait, pourquoi le contredire ?!

Nous devisâmes tranquillement en route : rien de très personnel ni de trop banal ; juste ce qu’il fallait pour éviter les pièges d’une conversation ennuyeuse et gênante pour tous deux. Bref, mon hôte s’avéra en tous points remarquable !

Et jusqu’au bout, puisqu’il me laissa devant l’entrée de la gare. Question d’éducation sans doute, je ne pus me retenir de réitérer mes plus sincères remerciements en témoignage de ma réelle reconnaissance.

 

     Presque aussi incrédule qu’un quart d’heure plus tôt, je fis mon entrée dans la gare avec une avance royale d’une cinquantaine de minutes.

Bien heureusement pour moi !

Le temps de vérifier l’heure et le quai de mon futur train, les yeux rivés, écarquillés sur l’écran listant les prochains départs, les lunettes enfoncées quasiment vissées cette fois sur mon arête nasale, et je réalisais subitement qu’ayant composté mon billet la veille, il me fallait impérativement prendre le temps de m’adresser à un guichet dans le hall, histoire d’expliquer mon cas, sans trop me perdre (si possible) dans tous les détails de mon aventure.

     Je ne revis pas la jeune et aimable personne de la veille ; sans doute dormait-elle encore en cette fin de matinée du lendemain, histoire de se remettre de sa garde nocturne.

Deux guichets ouverts en plein été un vendredi midi ; félicitations la SeNeCeFe !

Bref ! J’eus affaire au premier à se libérer. Je fis en sorte de présenter mon « problème » et la situation dans laquelle je me trouvais, le plus simplement du monde, enfin toutes proportions gardées, vue mon incapacité congénitale à ne pas compliquer…ce qui ne l’est pas à l’origine !

Je réussis cependant à me faire comprendre, ce qui m’amena à m’entendre confirmer que mon billet composté la veille n’était plus valable. J’avais très bien pu, éventuellement histoire de tuer le temps (?!), aller à Paris et en revenir ce matin, presque dans la foulée !

Oui, c’est vrai, pourquoi pas ?

Argumentant en prétextant de ma bonne foi, je vis bien que le guichetier cherchait juste un moyen de satisfaire ma demande sans pour autant violenter la réglementation qu’il se devait de respecter ; tradition et héritage quasi ancestral obligent !

Euréka ! Il trouva, ayant soudain l’idée de me demander si j’avais une preuve, une trace, une facture papier de ma nuit passée dans les environs. Il en fit prestement une photocopie, ratura et griffonna mon billet de train initial qu’il me remit tel un laissez-passer.

Problème résolu, aussitôt oublié !

Je m’autorisais alors, en ayant clairement le temps, à aller siroter un café, tranquillement assis à une table, au sein même de la gare. Ma montre -tout sourire- prit la pause en évidence pour m’épargner le moindre risque.

Et quand bien même…d’autres trains étaient prévus au cours de l’après-midi !!

Pour une (très rare) fois, je montais calmement dans l’un d’eux sans avoir failli le rater.

 

        Une portée de minutes avant midi, j’étais enfin assis et véritablement en route, presque déjà chez moi.

« Sereinement » (toutes proportions gardées pour qui me connaît un peu), je songeais au temps écoulé depuis mon premier (faux) départ : seize heures, à une ou deux minutes près.

Rien d’original, si j’avoue que ma première idée se résumait à « c’est tout ?! » ; évidemment, j’avais la sensation d’avoir vécu plusieurs jours durant ce laps de temps.

En y réfléchissant un peu plus (comment ne pas le faire ?), je réalisais que toutes ces heures passées hors de « ma bulle » avaient nécessairement compté double ou triple (au minimum). Pas de quoi se vanter, même si cela avait constitué pour moi une épreuve, un exercice de résistance mentale (le physique dans ces cas-là devant se plier à la loi « marche ou crève ! »), voire un défi personnel à relever.

Tout en ayant bien conscience de l’aspect anecdotique de ma situation, telle qu’elle pouvait logiquement être considérée par tout un chacun (« flûte de zut alors ! il vient de manquer son dernier train ! »), je ne pouvais pas nier le fait que je m’étais brutalement retrouvé perdu au milieu d’un no man’s land, le dernier pont aérien définitivement rompu avec ma bulle, ma matrice, mes quatre murs quoi !

Excessif ? Ridicule ? Très certainement.

Il n’empêche que, ne pouvant attendre (encore moins espérer !) l’intervention d’un deus ex machina, j’avais été obligé de me faire violence.

Faire d’abord le deuil définitif d’un retour simple et rapide chez moi pour reprendre ensuite activement les choses en mains si je voulais éviter de m’enraciner sur un quai de gare étranger avant la fin de l’été !

Il m’avait « juste » fallu improviser pour me sortir d’une situation « banale » (pour -presque- tous, sauf pour moi), qui allait pourtant me contraindre à puiser davantage dans mes réserves mentales. 

N’ayant pas le choix, j’avais été mis (par moi-même !) en demeure de faire totalement abstraction de mes contingences matérielles et terrestres.

Ma liberté d’agir n’avait pu s’exercer qu’après une totale -quoi que temporaire- décorporation !

 

     J’arrivai en gare seize heures pile poil après celle initialement prévue…la veille !

Rien que de très logique, finalement…

Mais oui ! C’était bien sûr ! Puisque je n’empreinte cette ligne de train qu’une fois tous les seize ans !

        Pas de quoi tartiner seize (+ une) pages ; quel gâchis d’arbres et de papier !…

 

 

Un homme heureux - William Sheller (1991)…tout simplement !

(© sept 2006-2016/droits réservés)

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Le « truc » que jamais personne ne lira entièrement (pas même avec une loupe à 125%) !

Posté par BernartZé le 15 octobre 2009

 

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Une vie de gigolo

                  

                   – Tu te rends compte, tu aurais pu mourir !                

                   – C’était un peu le but, tu sais.

    

     A quarante ans passés, quelle santé ne faut-il pas pour demeurer gigolpince !?

A quel âge le glas de la retraite se fait-il entendre pour un vieux beau entretenu ?

Cela dépend -sûrement- directement de celui de la riche rombière. 

    

     Depuis une bonne dizaine d’années ces interrogations tournaient en rond, traçant des cercles concentriques dans le même coin de son cerveau.

Encore quelques années comme ça et c’est les nerfs optiques qui seraient attaqués !

    

     Ce n’est pas un métier dans lequel on peut faire de vieux os, encore moins une vieille peau.

Toujours cette éternelle question de l’âge et du temps qui passe sans que l’on se voit décrépir !

Il ne l’avait jamais ignoré et pourtant il lui semblait, particulièrement aujourd’hui, découvrir -dans le miroir- l’œuvre que tout le temps écoulé avait fait !

cette heure, un unique constat : le délabrement était bien avancé.

Le cœur n’y était plus, ce qui, « moralement », lui paraissait de plus en plus insoutenable.

               

                Cette vie-là l’avait réellement ravi durant plus d’une décennie.

Son être entier au service du paraître ; tout était bon pour se mettre physiquement en valeur pour le plus grand plaisir de la gente féminine !

A dix-huit ans à peine, on le complimentait déjà sur sa belle gueule de Valentino.

Le regard sombre, la paupière spontanément lourde, il se força à fumer pour se donner plus de prestance.

Il consacra toutes ses heures à l’étude.

En observant les vrais fumeurs, en regardant de vieux films, il trouva le geste naturel, la pose discrètement élégante dans le reflet de son miroir, après des journées entières de travail, à répéter sans relâche, à corriger impitoyablement le plus petit défaut.

L’œil critique, toujours, il s’évertua à apprendre à ne presque pas sourire.

Sinon, c’était risquer inutilement d’avoir l’air à moitié niais, ou donner l’impression de grimacer pour cause de caillou aventuré dans une chaussure. 

     Ses premières conquêtes le rassurèrent bien vite, certaines tombant littéralement en pâmoison.

Pourtant, il conserva quelques inquiétudes sur son potentiel et ses capacités, ne serait-ce que par son absence totale d’abnégation. Il ne se sentait nullement l’âme d’un secouriste, encore moins celle d’un membre du corps médical.

Malgré des doutes bien légitimes, il prit vite de l’aisance, jusqu’à faire preuve d’audace.

Afin de se donner les moyens d’atteindre son objectif, il dressa un plan de bataille cartésien.

Avec rigueur et méthode, il s’appliqua à relever des défis de plus en plus importants, tout en s’efforçant de gommer les insuffisances susceptibles de nuire à son futur statut.

Durant cinq années, il n’eut de cesse de se perfectionner.

Bientôt il serait prêt. 

     Deux jours avant son vingt-cinquième hiver, il décida de se lancer dans le grand bain et de passer professionnel.  

        Il avait entendu parler d‘un endroit où, disait-on, des hommes pouvaient facilement rencontrer certaines femmes susceptibles de les entretenir si…plus et affinités (!)

Mieux encore, on lui avait précisé de commander « un thé au jasmin ».

A croire qu’il s’agissait là d’un obscur mot de passe pour pénétrer dans le monde des amours tarifées et entrer en contact avec celle qui pourrait devenir sa première bienfaitrice.L’adresse à laquelle il se rendit pour son baptême était fameuse.On n’avait pas manqué de lui stipuler d’aller directement au sous-sol, là où tout se passerait s’il avait de la chance et du succès.Il avait mis des heures à se préparer, revoyant cinq ou dix fois chaque détail, choisissant minutieusement les accessoires qui lui permettraient, peut-être, de se faire remarquer.Ayant tout peaufiné, il prit enfin conscience que le plus important tiendrait sans doute dans sa capacité à se laisser aller avec naturel, tout en gardant son plus grand sang froid et du même coup le contrôle des opérations.

    

     Cependant, lors de cette première fois, il éprouva tout d’abord un trac monstrueux, comme celui – croyait-il – du comédien montant sur scène.

Il se sentit tout déconfit, tout craintif, tout petit, comme retombé en enfance.

Et Dieu seul savait qu’il n’avait pas oublié combien il avait dû mener une lutte sans merci contre une timidité maladive qui s’était évanouie, comme par miracle, dès son entrée dans l’adolescence !

Mais ce jour-là, avec son -presque- quart de siècle pour le rassurer, il se rengorgea bien vite, si tôt assis à sa table.

Il avait sciemment décidé de s’installer au centre de cette vaste pièce et de faire le beau nonchalamment, mais de façon toute étudiée.

Distraitement, il jetait des œillades alentour.

D’abord au hasard, jusqu’à ce que son excellente vision périphérique lui permît de remarquer une femme qui lui parut immédiatement plus seule et isolée que toutes les autres.

Elle avait l’air ailleurs, ne semblant rien attendre et surtout pas la venue de quelqu’un comme lui.

Quel âge lui donnait-il ?

Une jeune quarantaine, peut-être, et des illusions automnales pour ne pas dire crépusculaires.

A distance raisonnable (pour ne pas être vu ; mais elle s’en moquait bien) elle ne lui parut ni spécialement belle, ni spécialement laide, ni particulièrement riche, ni particulièrement…rien.

Voilà : elle n’avait l’air de rien et c’était pour cela que son regard s’était attardé sur cette femme un peu triste qui avait dû se tromper totalement d’adresse.

Tout en la considérant, avec de plus en plus d’attention, comme une simple erreur de casting, il se dit que…après tout, pourquoi ne pas commencer à fourbir ses premières armes en tentant de l’approcher ?

Et c’est ce qu’il se mit précisément en tête de faire, se donnant de l’aplomb en se répétant son alexandrin préféré : « Encore un mot, un seul, et je vous translucide ! »

S’il n’ignorait pas l’usage abusif d’un adjectif (voire d’un nom) pour tenir lieu de verbe -mais c’était justement ce qui l’amusait !-, il était absolument incapable de se rappeler où il avait trouvé cette phrase sémillante.

C’était à se demander s’il ne l’avait pas inventée tout seul un soir d’extrême liquéfaction alcoolisée.

Non, tout de même pas !

Quel que pût être l’auteur de cette saillie remarquable (question d’opinion !), il continuait à douter de son sens ; et d’ailleurs en avait-elle réellement un ?…

Peu importait.

    

     Histoire de mettre une bonne part de son cœur à l’ouvrage, il choisit de le porter en bandoulière pour faire un pas vers la table où se trouvait l’inconnue.

Restait à déceler le moment le plus opportun pour se lever.

A l’observer, il tenta de la deviner pour mieux la séduire.

Mais elle ne regardait pas vers lui. En fait, elle ne regardait absolument personne.

Seule sa table semblait lui importer.

Depuis combien d’heures était-elle assise là ?

Il ne l’avait vue ni boire ni commander quoi que ce soit.

A force de chercher une amorce, il finit par trouver une idée.

Et s’il osait aller lui proposer poliment, non sans une certaine hardiesse, de partager son « thé au jasmin » ?

Ayant découvert que son goût ne le portait pas naturellement vers ce genre de breuvage, il n’éprouverait aucun chagrin et pas la plus petite gêne à se priver, pour elle, de quelques décilitres.

Et puis, pour ce que son thé lui avait rapporté de rencontres jusqu’à présent !

De toute évidence, il ne suffisait pas d’en boire tranquillement pour se faire facilement remarquer.

A lui, donc, de provoquer la chance…tout en sachant patienter.

Alors qu’il se faisait la réflexion que, mine de rien, depuis près d’une heure, ses regards ne s’étaient pas portés sur une autre femme, il la vit soudainement s’affaisser sur sa table, comme prise d’un léger malaise.

Les yeux, plus que jamais, perdus dans le vague, elle lui donna l’impression de s’abandonner totalement à une profonde mélancolie.

Apparemment accablée, elle tentait d’enfouir sa tête dans le creux formé par ses bras repliés où son ultime soutien se nichait peut-être.

Quelqu’un devait se lever pour lui porter secours ; il se dévoua.

    

     Si véritablement toute femme était une île, il se demanda, une fois debout, où il pourrait bien jeter l’ancre afin d’aborder celle-ci.

 

Tout en naviguant à vue, il hésita, virant à bâbord, puis à tribord et décida finalement de faire quelques portions de mile supplémentaires, quitte à tourner en rond.

En fait, il avait peur d’être mal accueilli au point de se sentir brutalement importun.

A un moment ou l’autre il lui faudrait se décider.

Ne tenant plus compte d’éventuels vents contraires, il se risqua.

Au péril de sa vie, ou plutôt de sa fierté au cas où il serait directement rejeté à la mer, il échoua à ses côtés, à une bordée de table.

Le trac le reprit soudain, du même coup la panique et naturellement cette bonne vieille timidité qu’il croyait avoir -à tout jamais- envoyé ad patres.

Après avoir presque failli trébucher, il faillit bredouiller pour finalement ne rien dire.

Et elle qui ne s’était pas même rendu compte de son approche !

L’ayant remarqué, il redoubla de courage pour oser articuler :

     – « Excusez-moi de vous importuner, mais…me permettriez-vous de vous proposer mon aide ? »

Ouf ! Il avait fini par réussir à lui parler.

Toujours aussi lasse, elle sembla consentir à hausser un sourcil, le gauche.

Prenant son air le plus ténébreux, faisant appel à ses origines plus que méditerranéennes et à un culot dont il ignorait tout, il s’autorisa l’impensable et s’assit, sans y avoir été invité.

Elle ne broncha pas et ne pipa mot.

Devait-il considérer sa non-réaction comme une invite ou bien comme un rejet définitif lui intimant l’ordre de disparaître ?

Perplexe, il opta pour l’immobilité des statues de cire durant un temps infini.

     Cinq secondes plus tard, n’y tenant plus, il aventura un « bonsoir » engageant plein de retenue.

Enfin, elle leva la tête et il lui sembla soudain comprendre ce qu’il n’avait jamais appris.

Le métier de gigolo ne serait pas une mince affaire pour laquelle il lui suffirait d’être plutôt bien de sa personne et de savoir se présenter, toujours à son avantage.

Il lui faudrait être capable de rester constamment en alerte, de maîtriser ses nerfs et surtout de conserver l’emprise totale de ses sentiments.

Or, cette affaire se présentait plutôt mal.

Elle l’émut dès le premier regard.

Et le piège s’était refermé ; sur lui.

    

     Durant toutes ses années d’apprentissage, au cours de toutes ses aventures qui lui avaient permis de vérifier son pouvoir d’attraction sur la gente féminine, il n’avait jamais eu l’occasion d’éprouver de véritable inclination pour aucune femme ; de la tendresse, tout au plus.

Et voilà que, sans coup férir, cette pâle inconnue lui faisait de l’effet, sans même le vouloir !

Etre ainsi pris en traître, dès la première rencontre professionnelle, voilà bien un accident qu’il n’aurait pu envisager !

De même, il ne pouvait s’expliquer pourquoi, au premier regard porté sur lui, elle lui avait fait sentir qu’elle n’était pas faite pour le rôle qu’il espérait la voir très vite jouer ; pas plus qu’il ne pouvait s’envisager, avec elle, dans celui d’un homme entretenu.

Elle parut, à ses yeux, bien trop émouvante et, d’emblée, il aurait dû la fuir d’un simple « au revoir », en l’abandonnant à son évidente lassitude.

Mais il était resté assis, face à elle, dont les yeux ressemblaient -pour lui- à deux naufragées en péril.

Lui qui savait à peine nager…

    

     Plus tard, bien plus tard, quand ils se revirent ailleurs et qu’il sut son histoire, il découvrit qu’ils ne seraient jamais faits pour entretenir des relations vénales.

Dommage !

Car toute malheureuse qu’elle était, elle ne manquait pas de fortune.

Aucun souci de ce côté-là.

Ne pouvant s’en défaire, ne voulant pas s’en éloigner, il la surnomma « mon sable émouvant ».

Et dut repartir en chasse afin de gagner sa vie.

    

     Retour à la case départ et nouvelles tentatives d’approches plus ou moins glorieuses et fructueuses.

Il s’évertua à passer toutes ses soirées, jusqu’à des heures parfois très avancées, dans ce même haut lieu de rencontres -café, brasserie, bistrot, restaurant, dancing- où il avait échoué à faire ses premières armes.

Après des thés au jasmin bus -en vain !- jusqu’à l’écœurement, il passa à des boissons plus réconfortantes.

Quelques tâtonnements bien excusables et il parvint à trouver une véritable source de contentement avec des cocktails à base de whisky.

Son préféré ?

Le « Bourbon old fashioned » pour le nom (déjà) et pour la belle rondelle d’orange qui chevauchait le bord du verre.

C’était sucré en diable, mais sacrément bon avec la petite amertume apportée par l’angostura !

Histoire de varier les plaisirs, durant ses longues nuits passées à observer de potentielles proies, il s’essaya même au « Bloody Mary ».

Mais la vodka et lui ne firent pas bon ménage ; la faute au jus de tomate, très certainement !

Jusqu’au jour où…

     Une nuit, vers 1h30, il tomba sur la perle rare : une femme ayant le double de son âge et fort peu d’états d’âme.

Le fume-cigarette à la bouche, elle le toisait depuis deux siècles quand il finit par se décider, bien aidé par l’alcool, certes.

L’affaire fut vite entendue.

Le lendemain matin, au réveil, il s’éclipsa rapidement de peur de se laisser malencontreusement éborgner par son interminable fume-cheminée perpétuellement allumé !

Elle s’avéra capable de bien des négligences.

Mais aussi de tant de largesses, en compensation.

Cette vieille et fière rombière lui permit de vivre royalement jusqu’au jour où son cœur, de guerre lasse, lâcha simplement prise sans (le) prévenir.

Pris de court, il retourna vivre dans son petit studio, tout au nord de la capitale, qu’elle avait eu le très bon goût de lui offrir pour fêter leur première année d’…entente cordiale.

Quand il sut -très vite- qu’elle avait omis de le coucher (pour la dernière fois) sur son testament, il comprit qu’il devrait se mettre en quête d’un tout nouvel avenir et donc…se remettre sur le marché de l’emploi.

D’où l’éternel retour sur les lieux de ses premières expériences professionnelles.

Il n’avait pas trente ans.

               

                Sa deuxième vie (ou presque !) commença un jeudi de novembre à 0h01.

Le « Beaujolais nouveau » était arrivé et avec lui tout un tas de proies facilement abordables.

Certaines lui parurent même avoir devancé l’heure officielle, comme si elles avaient trouvé discrètement l’accès direct à la cave.

Beaucoup voulaient probablement effacer bien des souvenirs : ceux de leur jeunesse éloignée ainsi que les myriades d’illusions définitivement perdues.

En moins de temps qu’il n’en fallait pour dire deux fois « tchin ! », il prit conscience qu’il restait le seul mâle à vingt mètres à la ronde.

Où donc avaient bien pu s’enfuir les autres ?!

Difficile de se sentir de taille à faire front tout seul ; cette tâche s’avéra encore plus colossale quand il se mit à dénombrer les regards égrillards qui convergeaient vers lui.

Malgré son savoir-faire, il se sentit retomber en adolescence.

Il connut même un vif instant de peur-panique en voyant fondre sur lui une sorte de…gourde à molette ; pas d’autre manière -selon lui- de surnommer cette femme qui vint lui bredouiller à l’oreille un leste et surprenant « Dis, tu voudrais pas m’époustoufler ? ».

Il n’avait jamais entendu plus grivois, du moins en de telles circonstances !

    

     Et son deus ex machina fit son apparition.

Une femme entre deux âges, le cheveu court et blond, le visage un brin sévère mais l’œil également amusé.

Immédiatement et sans un mot elle éclipsa la malotrue qui partit valdinguer bien plus loin.

Et, de plus près, elle apparut soudain un peu jeune, au point de le faire douter.

Il hésita vraiment à croire qu’elle s’était avancée sans autre intention que de se moquer de lui.

Son regard était bien trop…alors que la froideur de son visage au contraire…

Il demeura perplexe et entièrement sur ses gardes.

Elle seule avait le contrôle de la situation, mieux valait l’admettre de bonne grâce.

Il eut l’idée de ne rien dire et de l’accueillir d’une simple inclinaison de la tête en lui offrant sa pupille la plus noire veloutée.

De suite, il la vit ne pas rester indifférente.

Son ténébreux tempérament n’avait jamais été aussi bien nuancé.

Le dosage était sans nul doute parfait ; il allait s’en féliciter quand elle lui demanda s’il…avait l’heure.

Non…de nom d’une pipe à roulettes !!

C’était là une tentative d’approche typiquement masculine ; aux hommes l’inquiétude de l’heure, aux femmes la quête…du feu, pour leur cigarette !

Ça fonctionnait très bien ainsi depuis belle lurette et voilà que cette nuit cette femme, dont il ne savait rien, venait tout mettre par terre !

Il préféra la renseigner sur la question temporelle (près d’une heure du matin), vu qu’il n’était plus certain d’avoir encore une notion de l’espace.

Les derniers bastions de la belle maîtrise de son art venaient de tomber !

Et comme il renonçait à toute velléité, il vit son expression s’adoucir en un instant.

Le visage retenu et légèrement crispé laissa place à un premier vrai sourire entendu et complice.

    

     De cette nuit-là, il se souvient encore très précisément aujourd’hui, à l’heure de l’ultime (ou soi-disant) bilan ; aucun des deux n’avait trouvé le temps de mieux goûter le nouveau millésime du Beaujolais, ayant décidé de lever le camp illico et prestement.

Vifs comme un (seul) éclair, rapides comme deux gazelles, ils avaient filé hors de portée des regards les plus envieux.

Ils avaient poursuivi leur course durant une prodigieuse décennie qui les avait vus voler de Londres à Berlin, en passant par Monte-Carlo et retour à Paris.

Puis, d’un commun accord, ils décidèrent de tourner le dos à un trop plein de joyeuses futilités et partirent définitivement pour l’Asie.

    

     Pour ultime fantaisie, ils jouèrent à pile et face leur première destination, lançant une pièce d’or au-dessus d’une carte ; la Malaisie fut désignée ; ils choisirent, par prudence, de commencer par Kuala Lumpur, la capitale.

Le goût de l’aventure aurait bien le temps de les gagner ensuite.

Et effectivement, ils éprouvèrent de grandes difficultés à demeurer longtemps dans un même lieu.

Ainsi, très rapidement, ils remontèrent vers le Nord, en suivant la carte : Cambodge, Thaïlande, Birmanie, puis à grands coups d’ailes, redescendant vers le sud-ouest, le Sri Lanka pour un peu de repos, croyaient-ils.

Et de Mannar, ils passèrent naturellement à l’extrême sud de l’Inde.

Cela faisait à peine quatre mois qu’ils avaient fait leurs adieux au Vieux Continent.

De Madurai, ils se dépêchèrent de partir afin de rejoindre Pondichéry puis Madras sans trop tarder, histoire de coller au près à la côte est qu’ils remontèrent comme on se gratte l’épine dorsale.

Plus parce que ça rassure et moins parce qu’elle démange.

Pour eux deux, cela correspondait indiscutablement à leur envie du moment.

     Et, de toute évidence, ils vivaient une phase spécialement versatile : en cinq jours passés à Madras (qui n’avait pas, alors, encore été rebaptisée), ils avaient eu le temps de parcourir en tous sens l’interminable Marina Beach, sur laquelle ils avaient assisté aussi bien au lever qu’au coucher du soleil, de s’emballer d’un même élan pour l’architecture de la Basilique St Thomas (ils y retournèrent quotidiennement, comme en pèlerinage), d’avoir chaud et de finalement s’ennuyer un peu trop.

Le sixième jour, au petit matin (alors qu’en d’autres temps, Dieu n’avait même pas encore achevé Son Œuvre), sans se concerter, ils se résolurent à partir sans attendre.

Direction Bhubaneswar, une vieille cité débordant de temples, dont un tout particulièrement les attirait : le Temple de Jameswar.

Et comme dans ce même « Triangle d’Or » ils tenaient absolument à voir aussi le Temple de Konarak (dans un village, plus au sud) qui leur avait été chaudement recommandé, ils se sentirent motivés pour s’offrir une brusque et grande remontée de la côte à tirs d’ailes.

De ce fait, leur sommeil devint secondaire, et, conséquence immédiate, leurs moments d’intimité de plus en plus rares.

Qu’importait ! Que n’auraient-ils pas fait pour enchaîner les visites de temples, quand d’autres enfilaient les perles !

Mais en approchant du Temple de Konarak, ils déchantèrent progressivement.

Si l’arrivée verdoyante les séduisit, ils se trouvèrent carrément incommodés devant cette immense chose en forme de char (reposant sur douze paires de roues « merveilleusement sculptées » !!).

Considérées individuellement, les roues n’étaient pas mal (certes), mais le temple dans son ensemble leur fit l’effet d’un…immonde soufflé monté trop vite !

Indigeste !!

Et dire que tout ceci était inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO

Du coup, autant par caprice que suite à cette considérable désillusion, ils refusèrent d’en voir davantage et regagnèrent au plus vite Bhubaneswar.

Là, ils savaient qu’ils pourraient, à loisir, visiter plusieurs centaines de temples et, surtout, voir et revoir le Temple de Jameswar qui les avait ravis aux premiers regards ; le cadre, l’architecture, tout avait emporté leur entière adhésion.

    

     Mais, une fois de plus, l’heure de partir ne tarda pas à se faire sentir.

Et cette fois, ils comprirent qu’ils s’étaient laissé enivrer par trop de visites touristiques.

N’étant tout de même plus à un « excès » près, ils voulurent assister au lever du soleil sur le Taj Mahal et remontèrent d’un coup sec dans le nord de l’Inde.

Ce fut exactement ainsi qu’ils l’avaient rêvé : romantique et poignant à souhait ; pensez donc, un mausolée consacré à une épouse défunte érigé (enfin, sans doute avait-il seulement levé la main pour apposer sa signature) par un veuf inconsolable !

    

     Vint (enfin !) le moment de songer à devenir spirituels.

Mais pour la première fois depuis qu’ils s’étaient rencontrés, leurs envies divergèrent.

Lui voulait à tout prix voir le Gange de très près en proposant une halte à Bénarès, elle se refusait à perdre un instant de plus, désirant rejoindre Calcutta au plus vite.

Il fit tant et plus pour la convaincre et l’amadouer, tentant de jouer -à nouveau- de ses charmes.

Mais ceux-ci semblèrent s’être malencontreusement évanouis au fil des centaines de kilomètres parcourus en un temps record.

Il insista, pourtant.

Elle résista, sans sourciller.

Et, bien évidemment, il dut baisser pavillon et faire semblant de la suivre avec grâce.

    

     A peine arrivés à Calcutta, malgré la fatigue d’un voyage qui s’était déroulé en train de façon assez périlleuse et -entre eux deux- houleuse, elle n’avait eu qu’un seul leitmotiv, plus qu’une seule obsession : le « mouroir de Kalighat » et rejoindre Mère Teresa !

     A ‘t’huit ans (plus que passés) elle ressentait brutalement l’impérieux besoin d’apporter son aide aux « Missionnaires de la Charité » et de se consacrer aux autres.

Il trouva ce sens soudain de l’abnégation fort louable mais peu compatible avec son plan de carrière !

Cependant, une fois de plus, par habitude autant que…parce qu’il n’avait pas de solution de remplacement, il acquiesça.

     Les premiers jours furent terribles pour tous les deux.

Le bruit, la fureur et la pauvreté ; ils prirent tout de plein fouet.

Des grandes villes à travers le monde (essentiellement en Europe), ils en avaient connues ; mais ils n’avaient jamais été si violemment frappés par autant d’images de misère et de désolation.

A tous les coins de rues, parfois tout le long des trottoirs, jonchant le macadam, des êtres humains, presque inanimés, se mouraient.

C’était insupportable.

Certains quartiers de la ville semblaient être abandonnés aux plus déshérités d’entre tous, les plus malades, les culs-de-jatte, les défigurés, les atrophiés, les amputés, les bannis.

C’était intolérable.

Distribuer des roupies tous les mètres n’auraient sans doute pas servi à grand-chose, tant la plupart de ces miséreux paraissaient totalement incapables de faire un seul pas pour les dépenser et se nourrir.

Ils donnaient le sentiment d’être soi-même impudents et illégitimes, rien qu’en passant par là, avec l’avantage de pouvoir se tenir debout.

C’était inhumain.

Alors, au bout d’une semaine de ce calvaire auquel ils n’avaient pas voulu se soustraire, ils trouvèrent la volonté, peut-être le « courage », et surtout la motivation pour prendre contact avec les Missionnaires de la Charité. 

Ils ne rencontrèrent pas Mère Teresa, bien sûr, mais ils commencèrent à apprendre comment aider ceux qui n’avaient même plus la force de les solliciter.

    

     Ils furent les bienvenus, les volontaires manquant toujours en nombre en regard des multiples tâches à accomplir.

L’orphelinat, où ils avaient été adressés, était un centre dédié aux handicapés mentaux (et souvent physiques, aussi), ce qui supposait qu’ils pouvaient tout autant y faire le ménage quotidien des dortoirs que s’occuper plus précisément des enfants (ils étaient soixante-deux à leur arrivée), lors des jeux, comme au moment des repas qui s’avérèrent particulièrement délicats car ils devaient gagner la confiance de chacun avant de pouvoir les aider à se nourrir.

Ils durent, tous deux, s’adapter à des conditions humaines de vie qu’ils n’auraient jamais pu imaginer au préalable.

Au soir du troisième jour, de retour dans la chambre qu’ils avaient prise en ville, épuisés, ils s’interrogèrent du regard.

Leur fatigue était certainement plus encore mentale que physique ; ils se mirent à douter de leur capacité à tenir le choc durablement et suffisamment pour se rendre utiles.

Ces enfants abandonnés et oubliés de (presque) tous les touchaient tellement qu’ils craignirent de ne pouvoir supporter un trop plein d’émotions ; à force d’être essorés comme les lessives qu’ils avaient faites à la main, leurs petits cœurs ne risqueraient-ils pas de lâcher subitement ?

Ils se couchèrent avec cette incertitude et se relevèrent le lendemain, pleins d’un entrain décapé à neuf.

Les dés étaient jetés ; ils tiendraient la distance et relèveraient ce défi personnel aussi longtemps qu’ils le pourraient !

Les rires des enfants constituèrent leurs plus belles récompenses quotidiennes : un rien suffisait à leur bonheur et semblait les enthousiasmer plus que de raison.

    

     Ce qui, initialement, aurait pu ne durer que deux ou trois semaines devint leur nouvelle vie.

Progressivement, discrètement, leurs habitudes changèrent de manière radicale.

Chaque matin elle s’habillait de la même façon, ne se maquillant plus que pour tenter de dissimuler la fatigue de son visage ; lui avait, semblait-il, renoncé à séduire qui que ce fût, hormis les enfants pour leur soutirer des éclats de rire et des sourires béats.

Ce nouveau mode d’existence était susceptible de perdurer jusqu’à leur mort.

Ils n’étaient plus vraiment amants, mais de bons camarades à coup sûr.

Ils le restèrent jusqu’au matin où elle ne se réveilla pas.

Le cœur, lui apprit-on.

Il demeura d’abord abasourdi, s’interrogeant -vainement- sur l’âge qu’elle pouvait bien, finalement, avoir.

Puis, suivant les conseils des sœurs (mais aussi des laïques) du centre, il prit la décision de partir.

Après toute cette longue période d’une vie sédentaire, utile et bien organisée, il ignorait de quoi seraient faits ses lendemains.

Passées les démarches officielles pour lesquelles l’Ambassade de France lui apporta un soutien non négligeable (elle avait opté pour une discrète crémation, sans rapatriement superflu), il eut la surprise d’apprendre qu’elle avait tout prévu.

A croire que, peut-être, elle-seule savait ses heures comptées.

Son testament stipulait qu’une somme assez appréciable (de quoi vivre deux belles années parisiennes à se la couler douce) lui était dévolue, tout le restant de sa fortune allant directement aux Missionnaires de la Charité

Vint l’heure des adieux.

Malgré le détachement dont il essaya de faire preuve, il se surprit à retenir violemment ses larmes, quand certains enfants lui tendirent spontanément les bras ; de même, lorsque deux ou trois lui demandèrent s’ils reviendraient les voir très bientôt tous les deux.

Il lui fallut partir vite.

               

                Et tout naturellement il décida d’aller voir le Gange, direction Varanasi.

Puisqu’il était entièrement libre, à présent, de choisir sa destination et qu’il ne savait pas où aller, pourquoi ne pas vivre une aventure qui l’avait autrefois tenté ?

Il prit un train, des trains, pour la première fois tout seul ; cela lui prit des heures durant lesquelles il lut, puis relut le même livre de Cendrars.

Arrivé à destination, il comprit soudain qu’il s’était -involontairement- autorisé un assez large détour.

Qu’importait !

     Il déboula sur les ghâts par temps de brouillard et à la nuit tombée.     

Ce n’est pas le fog londonien qui essaya de le gober tout cru, mais il eut bel et bien l’impression de se heurter à un mystérieux magma singulièrement opaque.

Rencontre inopinée de deux matières : soit un amas de cellules humaines et un…sglup restant à définir ; solide, liquide ou gazeux ?

La chose la plus étrange, surprenante, bizarre, troublante -sans être inquiétante-, et donc…singulière, fut, pour lui, de sentir, voire d’appréhender le Gange à deux pas ; aussi proche qu’invisible.

Telle une présence tangible, il devait se trouver , quoique -momentanément- dans de mauvaises dispositions, planqué derrière un paravent de brume.

Pour preuve, il s’avérait palpable, tout en restant à l’arrière plan.

Les présentations n’eurent officiellement lieu que le lendemain matin.

    

     A peine sorti de la pension qu’il avait péniblement dégotée la veille au soir, à force de grimper des suites d’escaliers tout en croulant sous le poids de son sac-à-dos, il n’eut qu’une idée en tête.

Plutôt que de partir en quête d’un petit-déjeuner, comme tout touriste digne de ce nom, il redescendit toutes les marches de tous les escaliers qu’il avait montés la veille, pour que cette rencontre puisse enfin se faire.

Le temps n’avait plus rien à voir avec les obscures conditions météorologiques de leur première approche : soleil au zénith, température élevée, sans chaleur excessive, et un ciel bleu presque indécent.

En arrivant sur la berge, le nez au-dessus de l’eau sacrée, une certaine forme de timidité (mais n’était-ce pas seulement de la retenue ?) lui revint en mémoire, avec un effet boomerang d’autant plus fort, qu’il ne l’avait plus ressentie poindre à ce point depuis qu’il avait quitté le Vieux Continent.

D’émotion, il se décomposa, littéralement liquéfié et donc en parfaite harmonie avec l’élément en dessous.

Refusant de se laisser publiquement aller, il retrouva ses esprits pour goûter aux joies des présentations une fois différées.

Il regarda autour de lui, tout autour, sur le bord, comme dans l’eau, et se surprit à sourire béatement.

Le spectacle proposé l’apaisait.

Certains mots de Baudelaire lui revinrent en mémoire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».

Bon. Pour ce qui était du luxe, le charlot pourrait bien repasser ; mais pour tout le reste…c’était exactement ça !

Un sentiment de plénitude et de sérénité.

Le soulagement dans toute son ampleur et la consolation de tout !

Il avait toujours cru cela totalement impossible, en tous cas pour lui.

Il fut soudain pris d’une irrépressible envie de conserver ces preuves flagrantes sous forme photographique.

    

     Dès lors, son œil droit et le viseur de son vieux Reflex ne firent plus qu’un.

Depuis qu’il avait quitté l’Europe, il n’avait pas une fois éprouvé le besoin de ressortir son  appareil, alors qu’en ses jeunes années parisiennes, il avait pris goût, en amateur, à la pratique assidue du « Huitième art » (sauf erreur de numérotation de sa part).

Cela lui donnait l’impression de meubler ses journées en attendant la nuit.

Et là, au contraire, il craignait de ne pas avoir suffisamment de temps et de mémoire pour garder en lui toutes les images des spectacles qui se présentaient au hasard ; étrange revirement.

Il y avait tant de visages, de couleurs, de scènes, d’occasions -en somme- de vouloir conserver les visions d’une Inde qui  le prenaient parfois littéralement à la gorge ; un trop plein d’émotions qu’il ne s’expliquait pas.

Il s’amusa à faire collection de…fenêtres (plus ou moins ajourées), de portes sculptées (principalement en bois), de barques sur le Gange, de gigantesques cannes à pêche perchées au-dessus du fleuve ou de saris dont les couleurs lui tournèrent la tête (des rouge et or, des verts, bleus ou jaunes profonds).

Il croisa également des porteurs de lungis qui lui rappelèrent ceux et celle qu’il avait laissés derrière lui à Calcutta (il revit même des motifs identiques, rayés ou quadrillés, en dégradés de bleu, vert, ocre…).

Il assista à une crémation tout au bord du fleuve sacré, apprenant, juste un peu tard, que les photos étaient interdites en ces circonstances.

Paradoxalement, un drôle de souvenir était resté attaché à cette scène (heureusement que des photos existaient pour mieux témoigner !). Il était olfactif, le contraignant à reconnaître, non sans une certaine gêne, avoir perçu une très nette odeur de…poulet sans frites !

De plus, il se laissa fasciner par les quantités d’ablutions pratiquées par les brâhmanes qui, dès l’aube, se consacraient aux rites de purification (avec cendres et eau à volonté).

Quoique mal réveillé (le soleil se levant à peine !), il ne pouvait s’empêcher d’admirer la ferveur et la concentration qui semblait tous les animer.

Photographiquement, les femmes n’étaient pas en reste à l’heure des lessives, même s’il se sentait -alors- nettement plus importun, voire indélicat.

Pourtant, jamais personne ne lui fit remarquer son indiscrétion.

               

                Et puis, un beau matin, il se leva, ni plus chagrin, ni plus mal embouché que d’habitude et fut pris de violents vertiges en empoignant son appareil-photo.

A peine le temps de s’asseoir sur le bord du lit et de se croire (carrément !) victime d’un malaise vagal, voire d’une syncope.

 Cette petite baisse de tension, tout au plus, lui servit de révélateur : depuis des semaines et des mois, il avait pris l’habitude de ne plus regarder le monde qui l’entourait qu’à travers le filtre de ses objectifs.

Sa pupille (droite) venait de faire une overdose d’images reflétées à l’infini !

Bien plus sûrement encore, il réalisa qu’il ne faisait plus, depuis longtemps, que jouer les vampires, par photos interposées.

Il avait cessé de vivre, sauf par procuration.

Plus de vraie rencontre, depuis Calcutta, ni d’échanges avec quiconque et il ne pouvait certes pas retenir les brefs instants passés avec les marchands de thé du bord du fleuve, même s’il pensait en avoir bu des milliers.

     Il était temps.

Il n’avait plus de place dans ses bagages pour d’autres pellicules photos, il n’avait surtout plus la forcer de continuer à s’illusionner.

Tout seul et pour personne d’autre que lui, son existence ne valait pas tripette !

A la bourse de la vie, sa cotation n’avait plus cours ; pas quantifiable, infinitésimale !

     L’heure avait sonné.

Celle de refaire ses valises, de reprendre la route, les trains et les avions, et de rentrer (via Delhi) à Paris.

               

                Près de cinq ans après avoir quitté (« définitivement » !) la capitale, il y faisait son grand retour.

En fait, il se scratcha à Roissy Charles de Gaulle à 5h40 très précises.

Le petit-déjeuner de deux heures du matin (heure locale, dans l’avion) était toujours en transit et débarquer ainsi, violemment, à une heure si indue, ne l’aida pas le moins du monde à retrouver le sens de valeurs oubliées et révolues.

La France avait définitivement (elle !) effectué son changement de monnaie, sans lui.

Du coup, le change à l’aéroport lui prit des heures, ou presque, et il n’eut pas plus de chance en reprenant contact avec les transports en commun parisiens.

Il se trompa de ligne de RER puis de métro, n’ayant pu retrouver son plan, dont il n’avait nul besoin autrefois, le connaissant par cœur.

Heureusement qu’il se souvenait habiter au nord de Paris et dans quelle poche de son sac-à-dos il avait mis les clefs de son loft !

Ses trente mètres carrés lui parurent immensément inconvenants, ce qui ne l’empêcha pas de s’écrouler, sans scrupule inutile, sur son lit de 1m90 x 1m60.

Il comata jusqu’au lendemain midi dans des draps bien frais dont il ne put profiter tant il était épuisé.

Il se réveilla la bouche et l’esprit pâteux après seize heures d’un sommeil sans rêve ni nuage.

Ce n’est qu’en émergeant de qu’il dut réaliser qu’il n’était plus en Inde.

Mais son cerveau s’y refusa, farouchement.

     S’ensuivit une accumulation de désagréments plus ou moins considérables et relativement dérangeants : perte de repères et d’appétit, puis de l’envie de sortir et de voir qui que ce soit (mais comme il ne connaissait plus personne !) ; gros coup de calcaire et grosse déprime pour finir par une bonne dépression bien méritée !

               

                Et pas un seul instant il n’avait eu l’idée de repenser à son « sable émouvant » qui n’habitait pas loin (un arrondissement contigu) ; mais à quoi bon !

Ils n’avaient pas eu l’heur, autrefois, de pouvoir se trouver et elle avait sans doute largement eu le temps de faire sa vie, depuis leurs adieux définitifs la veille de son décollage, cinq années plus tôt.

Un soir -celui de son quarante-troisième anniversaire, comme par hasard !- où il avait un peu trop bu sans parvenir à trouver le sommeil, il avala, par mégarde, un peu trop de somnifères.

Un tour de cadran plus tard, ayant raté son coup (mais l’avait-il vraiment prémédité ?…), il la retrouva à son chevet.

Toujours le même visage, mais nullement indécise ou évanescente, telle qu’elle lui était apparue à l’origine.

Bien présente, il pouvait l’entendre le tancer vertement : réprimandes et remontrances semblaient être à l’ordre du jour.

     Au comble de tout, du malheur, du bonheur, de la capacité d’émouvoir qui avait -apparemment- changé de bord, il la vit se pencher sur lui et sourire.

Et de se dire enfin qu’il lui faudrait sûrement vite se réinventer.

 

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(© 2009/droits réservés) 

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