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Un homme…

Posté par BernartZé le 19 août 2017

Étude d'un Boiteux Homme (huile de Thomas Couture)

Diable d’homme

  

            Il y avait exactement mille ans qu’il était né ce même jour.

 

     En fait on disait « mille ans » par habitude, sans connaître son âge ; lui-même ne le savait plus ayant cessé de compter ou de le fêter.

Qu’aurait-il d’ailleurs eu encore à célébrer ? Le poids des ans ? Sa solitude ? Son humeur versatile qui l’avait fait se retirer du monde ? Sa joie légendaire peut-être ?!

Non. Toutes les années étaient passées comme des siècles et l’avait marqué une à une, le débarrassant du peu qu’il avait en naissant.

 

     Il était né boiteux.

Pas de quoi faire virer le lait frais mais pas non plus de quoi se réjouir.

Petit, cela lui avait valu beaucoup de moqueries et autres misères de la part d’enfants qui -bien sûr- ne pensaient pas à mal.

Les enfants sont toujours innocents comme chacun sait…

Sa claudication jamais soignée était due non seulement à une jambe plus courte que l’autre mais surtout à une malformation de la hanche qui s’était légèrement déboîtée au premier jour et s’était par la suite soudée ainsi.

D’où une douleur avec laquelle il avait été obligé de grandir et des larmes qu’il cachait tant bien que mal dans son enfance pour ne pas peiner ses parents.

 

     Il avait traversé deux ou trois guerres, sans pouvoir y participer vu son invalidité.

Combien de fois avait-il pu la maudire quand il apprenait la mort d’un ancien camarade d’école ?!

Comment ne pas se reprocher ce satané handicap qui l’avait empêché d’aider ou de secourir quiconque ?

Cette jambe…était le fardeau de tous les instants de sa vie ; impossible de l’oublier, impossible d’en supporter la vue nue ; impossible de se laisser aimer.

Oh ! bien sûr certaines avaient vaguement tenté de lui conter fleurette par jeu ou par vilain défi à relever.

Une fois il avait cru lire de la sincérité dans un regard mais n’avait rien osé laisser paraître.

Très vite il avait abandonné tout rêve, toute illusion de ne pas finir seul une existence qui s’annonçait morne et vide.

Elle le fut, mais pas entièrement.

 

     Après avoir quitté l’école à quatorze ans il se fit cordonnier (un sens de l’humour particulier ?), faisant son apprentissage sur le tas auprès d’un oncle rémouleur Rémouleur et bottier dont il avait découvert l’existence lors du mariage de la fille du frère de la cousine de sa femme (pas celle de l’oncle mais du frère !).

Ils s’étaient vite entendus (l’oncle et lui) et avaient convenu d’une formation durant au minimum trois ans sous réserve d’un talent plus ou moins confirmé ; le sien le fut avant l’heure et il prit son indépendance à peine passées les deux premières années.

Cordonnier donc à son compte ; c’est ainsi que s’écoula sa vie.

Les clients entraient et sortaient rapidement ; peu osaient lui parler comme s’il portait sur son visage une marque inquiétante les tenant à distance.

Il n’en prit pas ombrage et fit toute sa vie son métier en bon professionnel héritier de l’ancien temps.

N’avait-il d’ailleurs pas toujours été bien plus « ancien » qu’eux tous ?

 

            En se réveillant ce matin-là, en ce jour anniversaire, sans doute n’avait-il pas mille ans ; pas tout à fait.

Il ne s’est pas souvenu que cejourd’hui était supposé être « son jour ».

Il s’est juste senti las et immensément fatigué, incapable de se lever ou de décider de quoi que ce soit.

 

     On l’a certainement retrouvé -un jour ou l’autre ou plus tardtranquillement allongé à côté de ses cannes, presque à côté de sa jambe.

 

 

Ancienne prothèse de jambe 

(© 2017/droits réservés)

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Épopée culinaire

Posté par BernartZé le 7 août 2017

Saumon fumé en tartare - Palais des Mets

Mais…

  

             Dare-dare dit le saumon.

 

     Au palais résidaient un lapin une carpe un poisson rouge et un saumon.

Ils vivaient là heureux ; jusqu’à ce que…

Jusqu’à ce qu’un étranger ne fasse irruption dans cet univers à l’origine bien ordonné qu’il bouleversa complètement en moins de temps qu’il ne faut à un poisson rouge pour faire le tour de son bocal.

 

     Dès son arrivée il parut à tous rugueux et sombre L'étranger (by Colin Vearncombe) dangereux et peut-être violent.

Il se présenta au maître des lieux comme étant le cuisinier envoyé par Sir d’Albray notable connu et respecté en Aveyron.

Depuis que le chef des fourneaux était accidentellement mort d’un coup de poêle bien asséné en guise de légitime défense (une vertu à sauvegarder) rien n’allait plus en cuisine.

Des ordres contraires volaient en tous sens et nul n’obéissait plus.

Son autorité naturelle suffit à mettre aussitôt le holà et chacun rentra dans le rang pour se consacrer uniquement à sa tâche.

Dès son entrée dans la place il fit clairement montre de sa préférence pour les viandes et de tout son art pour les accommoder.

La chasse au sanglier reprit de plus belle, les faisans et les perdrix firent leur apparition et d’énormes pièces de bœuf se frayèrent un chemin jusque sur les étals de cuisine.

On coupait découpait hachait scalpait et guillotinait à longueur de journée.

Sa spécialité : un tartare de bœuf étonnamment délicat que ses grandes mains sortaient de sa toque Tartare de bœuf.

Il recueillit aussitôt l’approbation et les louanges de la table d’hôtes.

Et pendant ce temps poissons lapin et carpe vivaient tranquilles.

 

     Plus pour longtemps.

Un jour d’humeur méchante ou particulièrement créative il décida de faire un sort aux rares poissons croisant encore dans un aquarium situé dans un angle au fond de la cuisine.

Et d’une anguille de plus de dix ans il fit un délicieux tartare.

Le saumon n’attendit pas pour prendre sa queue à son cou et filer dans la rivière la plus proche, abandonnant carpe et lapin.

Il fut pêché et dégusté en grillade moins de trois mois après son retour à la nature.

 

            C’était il y a fort longtemps dans un vieux château médiéval.

   

 

Château de Montrozier

(© 2017/droits réservés)

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Sur un coup de tête

Posté par BernartZé le 4 août 2017

#86 number

L’âge déraison

  

            De passage à Taba au Japon elle aurait pu fêter son quatre-vingt-sixième anniversaire.

 

     Bon pied bon œil elle s’était envolée pour Varsovie un 4 juillet.

Une idée comme ça qui lui était venue un soir de juin après avoir enterré son mari.

Il lui fallait partir vite et loin et si possible longtemps.

Seule désormais, plus rien ne la retenait à Pelleport son petit village de Haute-Garonne.

Plus de famille ni d’amis, plus rien à espérer non plus.

 

     Son projet était simple : partie de Toulouse, à une trentaine de kilomètres de chez elle, elle devait atterrir en Pologne huit heures plus tard en empruntant un vol économique deux fois moins cher qui devait (initialement) durer deux fois plus longtemps.

Mais quelques vents contraires rallongèrent son parcours.

 

     Avion noir Tout d’abord, à cause d’un orage, son vol partit avec une heure et demie de retard ; « pas grave » se dit-elle, elle avait tout son temps.

Mais en survolant la République Tchèque trois individus eurent la drôle d’idée de vouloir s’emparer de l’appareil, sans doute désireux de partir en vacances ailleurs à peu de frais (pour eux).

D’abord menaçants ils devinrent franchement inquiétants, suffisamment pour convaincre la compagnie aérienne de leur obéir.

Un seul autre problème logistique : le manque de carburant prévisible pour une bien plus longue distance.

Il fallut donc faire une halte en Ukraine pour un copieux ravitaillement ; la compagnie essaya tant bien que mal d’en profiter pour réclamer des victuailles supplémentaires sous l’œil vigilant des preneurs d’otages.

Elle n’obtint qu’une cinquantaine de plateaux repas pour poursuivre l’aventure et sustenter les passagers.

On s’organisa, certains affolés, d’autres étrangement sereins ou inconscients…comme elle.

Elle n’eut pas peur et pris ce coup du sort comme un regain d’aventure particulièrement excitant.

Quand l’avion redécolla elle apprit en même temps que tous qu’elle se réveillerait dans une dizaine d’heures au Pays du Soleil Levant.

 

     Ils atterrirent tous le lendemain du jour d’avant ou de celui de la veille ; plus personne ne savait l’heure qu’il était après tant de décalages et d’heures supplémentaires.

Les organismes étaient épuisés, les esprits à bout, et elle-même riait moins en commençant à sentir ses forces l’abandonner.

Pour la première fois depuis bien longtemps elle se souvint de son âge sans savoir qu’elle n’était pas la doyenne à bord.

Le mystère plana longtemps sur les raisons de ce détournement traité de façon mineure si l’on se fit à l’absence de couverture médiatique ; seule une ligne en bas d’écran d’une chaîne info.

Les trois preneurs d’otages furent cueillis à l’arrivée à Osaka, les passagers s’évanouirent dans la nature.

Personne ne songea même à se prendre en photo en souvenir !

 

     Bien que faible elle eut la curiosité de prendre un train au hasard histoire de jeter un coup d’œil au pays.

Elle s’arrêta à Taba et y mourut sans rien visiter de ce minuscule village encore plus perdu que le sien.

 

            Son corps ne fut pas réclamé et les autorités embarrassées décidèrent au bout d’un mois de la faire incinérer dans la ville d’à côté le jour de son anniversaire ; le dernier qu’elle n’aura pas eu le temps de célébrer.

La boucle était bouclée…

 

  

Drapeau japonais

(© 2017/droits réservés)

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Un amour de jeunesse

Posté par BernartZé le 14 juillet 2017

Tableau de ''Laura'' (film d'Otto Preminger, 1944)

Par le bout du nez

  

            La curiosité peut mener loin.

 

     J’avais à peine huit ou neuf ans et nous avions emménagé dans une maison flambant neuf d’une rue sans issue.

C’était le projet de vie de mes parents : non de devenir bâtisseurs mais simplement propriétaires d’une habitation correspondant à leurs plans.

C’est pourquoi ils suivirent de près toutes les étapes de la construction en venant régulièrement visiter le chantier.

De temps en temps j’étais autorisé à les accompagner, le jeudi (l’ancêtre du mercredi) ou en fin de semaine.

J’étais excité et impatient comme on peut l’être à cet âge où le temps paraît prendre d’interminables pauses et avancer à la vitesse d’un escargot souffreteux Escargot.

Échappant parfois à leur attention, je jouais dans nos futurs murs, découvrant des pièces qui pour moi ne correspondaient à rien d’autre qu’aux décors en pierre dure d’un théâtre en carton.

J’imaginais des changements à vue, de hauts rideaux de velours et des escaliers ne menant nulle part Escaliers, décor de théâtre.

Puis les étages et de vrais escaliers se construisirent.

Lorsque les pièces du 1er (en fait le vrai rez-de-chaussée au dessus du garage) virent le jour et que les portes-fenêtres donnant sur le balcon furent installées, je fis une gigantesque découverte : j’étais un passe-muraille !

Les vitres n’ayant été posées qu’en fin de chantier j’eus le temps de m’amuser à passer à travers les cadres Porte-fenêtre en me glissant souplement (vu mon âge !).

Fatalement le jeu ne dura qu’un (long) temps.

 

     Une fois installés dans notre nouvelle demeure, faute de pouvoir continuer, je cherchais d’autres distractions une fois mes devoirs faits évidemment.

Mes yeux se portèrent un jour sur l’autre côté de la rue où se trouvait une vieille bâtisse apparemment à l’abandon.

De hauts murs et des pierres mangées par des plantes grimpantes à l’aspect sauvage et inquiétant ; une haute muraille semblait interdire tout accès, empêchant de pousser plus loin la curiosité.

Une seule question pour moi : comment franchir ces remparts ?

Après les travaux d’approche à rôder autour, je me décidais enfin à prendre d’assaut le château (une malouinière en fait).

Quel que soit le côté l’escalade apparaissait aussi difficile ; il fallait prendre son élan et son courage en mains (plus de deux si possible).

Je me mis donc, à mes risques et périls, à jouer les premiers de cordée, sans pic ni corde de rappel et surtout sans compagnon d’aventure.

A ma grande surprise, pas à pas pierre par pierre, le défi fut moins ardu que prévu.

Au bout d’une demi-heure j’étais en haut du mur.

La descente de l’autre côté s’avéra nettement plus facile : il me suffit de me jeter en bas sur…une sorte de grand matelas de réception pour sauteurs en hauteur.

Que faisait-il là oublié et livré aux intempéries ?

Les feuilles mortes ajoutèrent de la poussière à ma chute.

 

     Le tour du jardin fut rapide : il n’y avait rien à voir ; il me servit seulement à repérer le côté du château le plus accessible…en fonction de ses fenêtres.

Je choisis la plus basse et, alors que j’allais jouer du coude, j’aperçus l’ouverture béante laissée par une vitre cassée.

A moi la grande aventure !!

Je mis près de deux heures à explorer toutes les pièces une à une sur les quatre (hauts) étages.

Beaucoup de poussière et de meubles recouverts de tissus autrefois blancs ; les chambres étaient vastes et richement décorées ; trois salons aux parquets encore parfaitement vernis, des cheminées dans toutes les pièces.

L’une d’elle retint particulièrement mon regard.

Non par son aspect mais pour le tableau au-dessus.

Le portrait d’une femme mystérieuse et mélancolique, belle et fascinante ; un peu rêveuse aussi.

 

     Durant des années je suis souvent revenu vers elle tant j’étais captivé par sa lumière.

Quand mes épaules et mes hanches ne me permirent plus de passer à travers la fenêtre je l’ai forcée afin de poursuivre mon rêve sans jamais savoir qui elle avait été.

 

            Un jour mes études m’ont contraint à quitter la maison mes parents et cette inconnue…

 

 

Gene Tierney 

(© 2017/droits réservés)

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Fatalitas !

Posté par BernartZé le 11 juin 2017

Forêt de Brocéliande

A la renverse

  

            Dans la forêt forée loin de Paimpol Paul cherchait la sortie.

 

     Descendu du nord de la Bretagne il s’était aventuré jusque dans les terres et les bois sans boussole.

Le voyage à vélo de Paimpol à Paimpont était un défi qu’il voulait relever : les 130 kilomètres avaient nécessité plus de sept heures d’effort, sans compter celles des pauses.

Parti de chez lui au petit matin il avait atteint son but en fin d’après-midi quand la nuit commençait à tomber.

Emmitouflé dans son duvet, fourbu, il s’était calé au pied d’un arbre gigantesque pour dormir.

Un cerf matineux l’avait réveillé lui apportant café et croissants sur un plateau d’argent.

 

     Sorti soudainement de son sommeil il avait mis un moment à se souvenir de ce qu’il était venu faire au cœur de cette forêt dont il avait tant entendu parler.

Brocéliande pensez donc !

Mais moins d’une heure après son réveil il se sentait déjà perdu dans l’immensité écrasante des lieux.

Son taïji Taïji en poche ne semblait d’aucun secours ici, ne l’aidant aucunement à se repérer dans ce dédale d’arbres non balisé ; il en avait même croisé deux qui se serraient fraternellement la pince Salut !

En marchant au hasard il surprit un escargot Une pause s'impose en pleine sieste et c’est au pied de l’un de ses amis champignons qu’il découvrit un trésor ancestral Vieille bague ou ce qu’il prit pour tel.

Il commença à s’imaginer une histoire vieille de plusieurs siècles et se mit à voir des yeux partout.

Tous les arbres l’observaient !

Mais au fait contre lequel avait-il la veille garé son Vélo (2) ?

Comment le retrouver alors que lui-même était totalement perdu ?

 

     Parti initialement à l’aventure en toute insouciance, il se mit en quête de sortir du bois sans dommages avant d’être envahi par une peur panique.

Il tourna tourna, en rond en carré en losange, se figurant découvrir un panneau indiquant le moyen d’échapper à ce milieu de plus en plus hostile.

Il hésita pendant des heures, s’essouffla et revint sur ses pas où les traces qu’il pensait avoir laissées.

En vain.

Pris de vertiges il dut s’asseoir pour ne pas tomber.

De l’autre côté du même arbre était adossé un korrigan en train de faire la sieste Korrigan.

Espiègle et furieux d’avoir été réveillé en sursaut il lui joua un mauvais tour.

 

            Trop de forages peuvent nuire à la santé…

  

 

Attention aux chutes d'arbres

(© 2017/droits réservés)

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Inconsciente jeunesse

Posté par BernartZé le 21 mai 2017

Double face (Pierre Dalmas)

Ton double honni tu frapperas

  

                J’ai eu hier dix-sept ans.

 

     Quand j’écris « je » je veux bien sûr dire « nous » : mon compagnon de cellule et moi.

Celui qui a tout partagé de ma vie jusqu’à son départ précipité n’a pas soufflé avec moi nos bougies.

Son prénom était sur toutes les lèvres durant notre anniversaire sans que personne n’ose y faire allusion.

Le grand absent de la « fête » hantait d’autant plus nos esprits qu’il nous imposa un douloureux tête-à-tête triangulaire au cours duquel je fus seul face à nos parents qui s’efforçaient de faire bonne figure malgré leur profonde tristesse.

Sous prétexte d’honorer le repas nous avons peu parlé et chacun semblait se forcer à manger de peur de glisser un mot malheureux dans la conversation.

Même nos regards étaient fuyants.

 

     Un an plus tôt, le soir de nos seize ans, je l’avais menacé de tout révéler s’il ne le faisait pas lui-même.

Coup de folie de jalousie ou de dépit ?

Il était le préféré le fils chéri, celui que l’on console au moindre bobo, quitte à lui inventer des malheurs.

Notre mère était en permanence à son écoute, comme branchée sur une onde radio via un cordon ombilical qu’elle avait refusé de couper.

Enfant je ne comprenais pas ; dès le début de l’adolescence je n’ai plus supporté une situation que je trouvais aussi injuste que cruelle.

Je devins jaloux et ombrageux, presque méchant.

Enfants nous étions toujours ensemble dans les rires et les jeux ; lorsqu’il a mis une distance entre nous j’ai suspecté un secret qu’il voulait me cacher.

J’ai commencé à l’espionner à pieds ou à Vélo, à le suivre à la trace le plus loin possible avant qu’il ne m’échappe.

Je l’ai pourchassé dès la sortie du lycée jusqu’à ce que je découvre ce qu’il ne voulait pas partager avec moi.

Tout le monde a quelque chose à taire pour se préserver d’un jugement négatif.

 

     Je connaissais d’autant mieux ses craintes que je les redoutais également dans mon coin, sans avoir jamais osé me confier à lui.

En le suivant à distance je l’avais vu heureux dans ses moments intimes ; un bonheur qu’une honte entretenue m’avait privé de vivre en rejetant cette part de moi-même inavouable.

Je me trouvais infâme et lui paraissait épanoui.

Mais pas au point de rendre public ce que j’avais découvert et que nos parents ignoraient encore.

Il n’était pas prêt à leur faire une déclaration qui bouleverserait forcément leur vie.

Il n’était pas prêt je le savais, et pourtant j’avais voulu le contraindre à tout leur dire comme si le faire équivaudrait à parler également en mon nom.

Malgré la pression imposée il avait gardé le sourire toute la soirée, en dépit de mes regards insistants.

Nos parents furent heureux pour la dernière fois.

 

     Le lendemain j’étais plus que jamais honteux et avant de pouvoir lui exprimer mes remords il avait disparu.

On ne le retrouva que trois jours plus tard en bord de Loire Bord de Loire où il avait cherché refuge à l’abri des regards pour s’ouvrir les veines.

Nos parents furent dévastés ; il n’était désormais plus question de leur asséner le coup de grâce en leur parlant de moi.

Ils mirent longtemps à découvrir le secret de mon frère -le nôtre- qu’ils finirent par percer en retournant les tiroirs de son bureau.

Des lettres et quelques photos…

 

     J’en voulais d’autant plus à mon frère que je l’estimais responsable d’entretenir mes propres tourments en soulignant mon incapacité à admettre ma vraie nature.

Il aurait eu le courage de s’affirmer ouvertement si je lui en avais laissé le temps.

Mon ressentiment nous aura privés de cette connivence.

 

            Un an plus tard restent mes parents et leur douleur, ma culpabilité et mon devoir de m’assumer pour deux…

 

  

Coup de poignard

(© 2017/droits réservés)

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Une histoire

Posté par BernartZé le 6 mai 2017

33%

Gironde

 

             On la disait bien en chair quand elle avait 20 ans.

Ses formes harmonieuses étaient alors autant appréciées que moquées, suivant les modes et les goûts de chacun.

 

     En fin d’année 1984 elle adorait danser voluptueusement sur Smooth operator (Sade,1984), un pur délice selon ses dires confirmés par l’évident plaisir qu’elle y prenait.

 

C’est peu après la nouvelle année qu’elle tomba réellement amoureuse et qu’elle eut la folle idée de plaire davantage à un jeune homme d’une trentaine d’années qui ne l’avait pas remarquée lors de la fête d’anniversaire de son amie d’enfance.

Dès le lendemain elle ne parla plus que de lui, y pensant à longueur de journées et de nuits, ses rêves lui étant consacrés.

Elle qualifiait son coup de foudre d’apparition céleste et de vision divine, rien de moins !

Si elle avait pu le faire elle aurait épinglé un poster géant de son « amoureux » au-dessus du lit de sa chambre d’étudiante.

Mais les seules photos constituant son album se trouvaient dans sa tête.

 

     Le 19 janvier 1985 elle décida de se mettre au régime pour ne plus peser 100 kg.

 

De ce nombre tout rond elle voulut ne faire qu’une bouchée.

Du jour au lendemain elle arrêta de manger ou presque.

Son alimentation se résuma à des feuilles de salade fraîches, des tranches de concombre et du fenouil en provenance directe du bac (bien froid) du réfrigérateur.

Une pomme aussi de temps en temps.

 

Parallèlement elle se mit à la marche intensive pour suivre et espionner l’objet de son obsession.

Partout où il allait elle le suivait à distance, tentant de le photographier dans l’espoir d’obtenir un portrait digne de la première vision qu’elle avait eu de lui.

Avec un appareil-photo proche du jouet d’enfant Appareil-photo ancien !

Elle fit développer des dizaines de Pellicule pour ne conserver que quelques clichés.

 

     Plus elle perdait de poids, plus son image s’effaçait troublant sa perception d’elle-même et sa lucidité.

Elle entra dans une zone Clair-obscur, navigant entre deux eaux deux mondes deux destinées, quitte à se perdre.

Personne à qui se confier ; son amie, après avoir encouragé sa démarche, avait pris peur et ses distances en réalisant l’ampleur de sa « folie ».

Et ses parents l’avaient vue maigrir sans s’inquiéter de la méthode ; au contraire.

Partie étudier dans une autre ville ils ne la virent pas se désintégrer en jouant avec le feu.

La maladie dont elle ignorait le nom œuvrait sans qu’elle ne puisse l’arrêter.

Des personnes, pas même des amis, tentèrent de l’alerter sur son état de plus en plus inquiétant en lui conseillant de se faire hospitaliser.

Elle refusa l’emprisonnement, la perte d’autonomie et de maîtrise d’elle-même.

Elle nia tant et plus l’ampleur du mal et de sa déraison.

 

     Quand elle parvint à ne plus peser qu’un tiers de son poids elle ne se trouva pas spécialement mince en dépit des derniers regards croisés effrayés par une vision évoquant une sortie de camp.

Le jour où à bout de forces elle comprit que le point de non-retour avait été franchi elle choisit son plus doux coussin Coussin arsenic pour s’endormir à jamais après des convulsions répétées auxquelles elle fit face en serrant les dents.

 

            Elle ne se souvenait même plus de son « amoureux » d’autrefois qui était passé juste à côté d’elle sans la voir.

 

 

Madame Bovary 

(© 2017/droits réservés)

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Entre grimace et sourire

Posté par BernartZé le 24 avril 2017

33,4

Lit d'hôpital

D’un sourire

  

            Il revint à la vie.

 

     Enfin disons plutôt qu’il cessa de grimacer lorsque ses voies respiratoires furent enfin libérées.

Tout s’était bloqué suite à un vif désaccord entre son pharynx et son larynx durant près de soixante-douze heures ; plus moyen de déglutir sa propre salive ni de respirer suffisamment.

D’où un aller direct à l’hôpital du coin dont personne ne pouvait prévoir le jour de retour, encore moins l’état dans lequel il serait, s’il sortait.

 

Ça c’était sa version des faits, un peu exagérés mais pas trop quand même.

Certes le risque de déshydratation et de dénutrition n’avait pas été négligeable, au point de nécessiter son hospitalisation en urgence alors qu’il ne tenait plus vraiment debout et n’avait plus les idées tellement claires.

Il ignorait d’ailleurs qui avait donné l’alerte ; un voisin ? le concierge ? le facteur ?

 

     Il se souvenait d’avoir fait un rêve bleu d’une étrange femme portant perceuse Isabelle Huppert dans ''Amateur'' (Hal Hartley, 1994) ; bizarrement elle avait plus l’air d’être rêveuse que menaçante.

Ça n’avait strictement aucun sens mais cette image lui était restée alors qu’il avait oublié les visages du personnel hospitalier ; peut-être était-elle l’infirmière chargée de prendre soin de lui ?

Il l’a prénomma Anne, comme ça sans raison.

Il n’avait pas souvenir des perfusions ni de visites à son chevet ; qui aurait d’ailleurs bien pu venir le voir en un tel endroit ?!

Il n’avait pas non plus vu le jeune enfant qui partageait sa chambre et dont les parents morts d’angoisse ne cessaient de pleurer en hoquetant.

Il sortit avant lui alors que l’enfant deux jours plus tard ne s’en sortit pas.

 

     C’est en Fauteuil roulant qu’il retrouva l’air libre, faute de muscles pour le porter.

Après avoir été épuisé et laissé sans forces par cette épreuve il était bien content de rentrer chez lui, même si ses jambes ne lui permettaient pas encore de se tenir debout ; elles finiraient bien par cesser de se dérober.

Cela étant il demeura faible durant plusieurs semaines, ce qui nécessita la venue tous les deux jours d’une aide à domicile…prénommée Anne ; étrangement bizarre.

(Aucune perceuse à l’horizon)

 

     Le temps passa passionnément comme avant.

Tout en reprenant progressivement des forces physiques, son moral n’était pas au beau fixe.

Même s’il avait eu l’impression d’une renaissance -accompagnée surtout d’un énorme soulagement- au bout de trois jours de chaos, il se retrouvait là, seul.

Quelques pigeons parfois en bord de fenêtre lui rendaient visite par temps de pluie, ses livres et ses disques lui tenaient compagnie.

De temps en temps il regardait de vieilles photos de ses parents morts depuis des décennies et de ses frères et sœurs éparpillés on ne sait où.

L’ennui d’avant l’avait rattrapé à toutes jambes plus sûrement que celles qui lui faisaient encore défaut.

Il se sentit vieux, sans l’être exactement, et se vit vite décliner faute de désirs.

Que pouvait-il encore attendre que la vie ne lui ait pas déjà offert ?

La routine quotidienne lui avait toujours été insupportable, bête à crever.

 

     Alors qu’il remarchait à peine correctement et qu’Anne ne venait plus le distraire par ses apparitions et ses petites histoires de famille, il se demanda s’il n’était pas temps pour lui de faire dignement sa révérence, faute de mieux.

Rien ne l’interdisait, seul manquerait peut-être le courage le jour où sa décision serait prise de façon définitive.

 

            Lors de son dernier rêve ses jambes le prenaient à son cou, l’enserrant jusqu’à l’étrangler et ne plus le lâcher.

   

 

''Amateur'' - Hal Hartley, 1994 (extrait d'affiche)  Anne ma sœur Anne…

(© 2017/droits réservés)

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Parenthèse bucolique

Posté par BernartZé le 20 avril 2017

Paysage d'avril

À 35,1 km de là

(à vol d’oiseau)

 

                 Un paysage s’offrit.

 

     L’Aubette de Meulan est une petite rivière qui s’étire sur une vingtaine de kilomètres avant de se jeter dans la Seine (sans dommages apparents).

Et -oh ! surprise- Tessancourt-sur-Aubette est un village situé sur ses rives.

 

     Étant revenu quelques jours plus tôt d’un séjour viennois finalement décevant, j’avais laissé au repos ma Voiture citadine et choisi de m’enfuir à tire-d’aile à peine rentré chez moi, déprimé par ma défaite.

Je pris un vol d’oiseau qui me largua à quelques encablures au nord-ouest.

C’est ainsi que je fis connaissance avec cette « petite commune rurale vallonnée » qui m’apparut d’emblée charmante.

Paisible avant tout ; j’avais tant besoin de repos…de calme et de sérénité.

Et aussi de consolation dans ma quête infinie.

Ma vie clair-obscur versait dans la pénombre depuis un long moment et mon esprit en venait à manquer de lumière au point de brouiller ma vision du monde.

Je devenais aveugle, presque indifférent aux autres.

 

Largué en plein vol je mis une dizaine de minutes à me remettre sur pieds (l’âge sans doute) et à me repérer sans système de géolocalisation embarqué ; j’étais parti comme un fou sans bagages.

Etonnamment tranquille, me fiant à la belle prestance des arbres et de la nature environnante je n’étais pas inquiet.

L’eau claire de la rivière me rassurait.

Durant un bref instant le monde me sembla lumineux…

 

     Le charme évidemment ne dura pas et fut rompu dès que vinrent me rejoindre mes inquiétudes familières.

Je n’ai vu de ce village que cette rive et n’ai rencontré personne.

J’en garde pourtant une impression tenace et bienfaisante malgré son parfum éphémère.

J’ai complètement oublié comment j’ai regagné mes pénates à l’issue de cette parenthèse hors du temps.

Qu’importe si mes tourments ont repris cours et si je suis retourné à Vienne depuis.

 

            A 35,1 km à la ronde j’aurais pu (plus) mal atterrir.

 

 

L'Aubette de Meulan à Tessancourt-sur-Aubette 

(© 2017/droits réservés)

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Suite possible

Posté par BernartZé le 8 avril 2017

St Malo Cancale Fougères

 Futur simple

(35virgule300)

  

            Épilogue.

 

     Quelques années plus tard, cinq ou six tout au plus, elle décida de changer de château.

L’élevage des huîtres n’était pas en cause mais les trajets à vélo quotidiens d’une quinzaine de kilomètres 52 min (et retour 52 min (retour !) !) avaient fini par l’user.

Elle n’avait plus vingt ans, ni même quarante et les petits matins d’hiver s’étaient avérés de plus en plus éprouvants pour son organisme ; et puis toujours le vent du large qui ne cessait de l’enrhumer.

Elle avait un jour senti qu’il était temps pour elle de rentrer se mettre à l’abri dans les terres.

 

     A la faveur de deux journées entières d’oisiveté elle s’était aventurée au sud-est de la cité corsaire dans l’espoir d’une belle échappée à Fougères ; un train puis un car pour une centaine de kilomètres à un prix modique histoire (peut-être) de découvrir le lieu de naissance de Juliette Drouet, grande amoureuse et actrice sacrifiée sur l’autel de sa passion pour un grand homme exclusif jaloux et adultère « récidiviste ».

Certes le fameux château lui avait plu mais elle avait été encore plus sensible aux charmes de la vieille ville médiévale ; ah ! la mémoire des pierres Fougères, vieille ville et leurs secrets bien gardés.

[comme si l’on pouvait se réfugier dans le passé !]

 

     Interlude En une nuit d’hôtel et un tour de crêperies elle s’était décidée à reprendre le rôle de l’émigrée : quitter le bord de mer et le monde des mollusques visqueux qui glissent entre les doigts pour reprendre contact avec la terre ferme.

Son déménagement, moins de cent kilomètres plus loin, fut simple.

Elle quitta un meublé pour un autre en attendant de pouvoir mieux s’établir.

Quelques affaires, beaucoup de souvenirs de livres et de disques, peu de photos.

 

     Par chance elle retrouva vite du travail dans un domaine dans lequel elle s’était autrefois beaucoup investie : l’horticulture.

L’occasion de mettre à profit son diplôme passé à plus de trente ans lors d’une première (tentative de) reconversion.

Elle adorait rempoter Plante en pot et malaxer la terre comme d’autres passent des heures en cuisine à préparer un gâteau.

Elle se sentait enfin (à plus de cinquante ans…il n’est jamais trop tard) apte à reverdir le monde et à fleurir le ciel.

 

            Pour mieux (re)composer le passé ?…

  

 

Fougères

(© 2017/droits réservés)

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