Histoire de famille

Posté par BernartZé le 3 juin 2010

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L’un s’envole, l’autre retombe

           

            Tel Icare et son père, ensemble ils s’étaient élancés. 

    

     Presque siamois et pourtant dissemblables, ils avaient grandi côte-à-côte, pareils à deux frères découvrant la vie.  

Beaucoup plus de soleil que de pluie ; merci paman.

Jamais en concurrence, ils avaient développé des talents différents, l’un pour le hautbois et l’autre pour l’ébénisterie.

Malgré la tentation d’un raccourci paresseux, il n’y avait là rien d’analogue, rien d’autre que des explorations artisanales.

L’un pour des concertos de Bach et de Mozart (principalement), l’autre pour l’ouvrage des chaises, de préférence.

Peut-être un penchant commun pour l’ornementation et les chambres ?!

Soit l’art de se révéler seul tout en se cachant au cœur d’un vaste ensemble.

Vu sous cet angle, il y aurait beaucoup à dire, à développer, voire inventer.

Mais non ; cela ne se fera pas ici.

    

     L’ébénisterie peut sembler plus relever de l’artisanat que de l’art véritable.

Il n’en est rien, bien sûr.

Pour le comprendre, il est juste nécessaire de s’y essayer, de s’y casser les dents, les doigts, parfois un pied.

Il ne suffit pas d’en donner quatre à une chaise pour qu’elle se tienne tranquille (assise ou debout, suivant la façon de la regarder).

Il faut être patient et passionné, aussi méticuleux qu’exigeant, plus encore quand il s’agit de restaurer de véritables pièces de musée.

Deux années passées à l’Ecole Boulle lui avaient appris que tout savoir-faire…vit aux dépens de celui qui sait toujours le remettre en question.Il n’eut jamais de cesse d’apprendre.

 

     Pendant ce temps, son frère faisait ses gammes.

Passant allègrement du baroque au classique, il travaillait évidemment sans relâche, entre le conservatoire et les cours privés.

Tous ses professeurs s’entendaient pour lui prédire un brillant avenir de concertiste, sitôt qu’il aurait fini de digérer tout son Bach et tout son Mozart, sans oublier un peu de Beethoven et une bonne dose de Schubert.

Au bout d’une douzaine d’années de ce régime, il cala légèrement.

La fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte étant passés par là, il fit montre d’un semblant de ras-le-bol, vite tempéré par ses parents qui ne manquèrent pas de lui rappeler son choix, celui qu’il avait fait l’année de ses six ans.

Le petit garçon avait changé, beaucoup grandi ; bref il n’était plus réellement sûr de rien !

Les accents mélodiques de son instrument ne semblaient plus s’accorder avec son bonheur futur.

Il lui avait appris à rester en retrait, avec grâce et humilité, l’autorisant -parfois- à sortir de sa douce réserve pour s’élancer et s’exprimer en faisant fi de sa timidité.

Il découvrit, enfin, la vraie fausseté de sa candeur.

A force de travail et de temps, il s’était laissé convaincre.

     Mais sa nature était autre et il se mit à regretter de ne pas avoir choisi le piano pour capter l’attention à l’instant de se ruer sur l’allegro d’un concerto de Rachmaninov ou de Tchaïkovski, histoire de provoquer de la sueur et des larmes.

Il était trop tard pour passer d’une anche à un clavier, même en jouant des deux coudes !

De là à renoncer à toute perspective de carrière ?

Que nenni !

Il décida de s’offrir le temps de la réflexion en s’octroyant une année sabbatique.

D’aucuns auraient peut-être sombré dans l’alcool ou la drogue ; il ne fit rien d’aussi prévisible et se fit engager comme steward au long cours sur un paquebot de croisière.

 

     L’apprenti ébéniste, devenu ouvrier, puis artisan, avait fini par devenir maître, un véritable artiste, sculpteur et doreur dans l’âme.

Il s’était passionné pour la marqueterie et son histoire et avait réalisé des bureaux et des commodes dont il avait magnifié les formes en les incrustant de nacre.

Puis il leur avait découvert des airs un brin trop torturés.

Et de revenir à ses premiers élans en décidant de se consacrer exclusivement aux chaises d’intérieur, leurs pieds, leurs bras, leurs coudes et le restant de leur assise.

Et, préférant maîtriser l’ensemble de ses créations, il devint, au passage, également tapissier.

Son talent aigu ne tarda pas à le rendre remarquable et à l’exposer au grand jour.

Il fut très demandé, par les musées, comme par des mécènes et des illuminés de tous poils se piquant d’art nouveau…nouvellement revisité !

Les commandes affluant, il dut se résoudre à prendre un apprenti auquel il confia d’abord des tâches lui permettant de tester son sens des responsabilités et du travail accompli.

Vite rassuré, il n’hésita pas à le laisser maître d’œuvres plus conséquentes.

     Il fut totalement surpris le jour où, sur le point de clore sa quatrième décennie, il reçut très officiellement l’insigne de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. insignedechevalierdelordredesartsetdeslettres.jpg 

Ses parents n’en revinrent pas, lui non plus.      

    

     Pendant ce temps son frère voguait encore.

Toujours steward, il n’avait pas manqué d’ajouter une ou deux cordes à son arc, se souvenant qu’il était initialement musicien.

C’est ainsi qu’il arrondit ses fins de mois en faisant une entrée triomphale dans « l’Orchestre marin ».

Ils étaient déjà quatre et n’attendaient plus que lui pour renforcer le corps des instruments à vent.

La trompette et le saxo œuvraient déjà largement ; à défaut d’une clarinette ou d’une flûte à bec, ils furent bien content de le voir arriver avec son instrument.

Chaque soir, il reprenait goût à la musique.

Oh, humblement bien sûr, étant donné l’auditoire.

Les croisières remportaient un franc succès, même s’il pouvait regretter une moyenne d’âge quelque peu élevée.

Mais il plaisait, aux femmes, aux hommes, aux vieilles rombières, comme aux retraités de la marine militaire ou marchande.

Sans doute était-ce principalement dû à sa relative jeunesse et au fait qu’il pouvait donner l’impression d’être là, parmi eux, tout en étant ailleurs.

Il devait leur sembler bien réel lorsqu’il s’acquittait d’une mission de confiance, que ce soit un billet à transmettre, une commande à satisfaire ou un service à rendre avec discrétion.

Il devenait nettement plus inaccessible quand il jouait le soir et lors des longues nuits de gala.    

     En fait, non sans éclat, il survivait, se demandant parfois ce qu’il deviendrait dans deux ou trois années.

Il était musicien, mais il n’était personne, incapable de revendiquer un statut auquel il n’avait jamais pu lui-même croire.

Joueur de hautbois !

Pourquoi pas pépiniériste dans les jardins privés d’une hacienda où la chaleur accablante ferait s’évanouir toutes formes de végétation aussi fragile que délicate ?!

Autant dire que, tout en ne parvenant pas à trouver sa place, il donnait admirablement le change.

Jusqu’à être surpris de se voir se dédoubler ainsi,

Ni schizophrène, ni véritablement asocial ; le monde réel lui paraissait manquer simplement d’intérêt.

Il s’efforçait donc de le rendre supportable et de le tolérer, à défaut de parvenir à l’accepter un jour.

Pour lui, le comble était de constater qu’il réussissait quotidiennement à apporter de la joie aux passagers, en contribuant à leur offrir des moments d’évasion.

Ça n’avait pas de prix, ça lui coûtait pourtant.

Plus il faisait semblant, moins il s’accordait de chances de redresser la barre d’un navire dont il ne pourrait pas couper les cordes.

    

     De s’échapper enfin…devint alors son unique ambition.

Le matin où, se rasant, il se griffa littéralement le visage, il comprit.

Il se dépêcha de se sauver en rangeant toutes ses lames et les autres affaires accumulées lors de ses quelques expéditions transocéaniques.

Trois ans de vie continrent dans une petite valise.

Deux temps et un mouvement plus tard, il démissionnait, touchait sa dernière paye et était débarqué à Papeete.

Seul le saxo le regretta vraiment, au point de lui en vouloir.

Plus personne n’eut jamais de nouvelles de lui.

           

            Son frère, sur son lit de mort, aurait bien aimé se remémorer leurs instants partagés ; mais il était encore beaucoup trop jeune pour comprendre ce qui les avait définitivement séparés.

 

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C’est la vie !

Posté par BernartZé le 28 mai 2010

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Question de vocabulaire

           

             

            – On n’est pas tiré de l’auberge !           

            – Sorti.

            – Quoi « sorti » ?           

            – On ne se tire pas d’une auberge, quelle qu’elle soit, on en sort.            

            – Sors-en si tu veux, moi j’me tire ; enfin, dès que je peux.

            – Ça me semble bien compromis.

            – Mais non pourquoi ? Restons optimistes !

            – Au cas où tu ne l’aurais pas encore remarqué, on est tous là, à plat ventre, depuis une bonne heure et demie, avec trois pistolets -prêts à l’emploi- braqués sur nous.

            – Tu ne vas tout de même pas te laisser impressionner par trois malheureux flingues et une mitraillette ; tu l’avais oubliée, celle-là !

            – Non, non. D’ailleurs, c’est plus exactement un pistolet mitrailleur, un MP5, autant que je puisse en juger.

            – D’où tu connais ça, toi ?

            – Oh, tu sais, à mes moments perdus…

            – Eh ben, en voilà là justement un qui commence à durer un peu trop à mon goût !

            – Tu avais mieux à faire, j’imagine ?

            – Tu penses ! J’avais rendez-vous avec machine, il y a déjà plus d’une heure.

            – Machine…? Tu pourrais être plus précis ?

            – C’est-à-dire que sous l’coup de l’émotion, j’me souviens plus très bien du prénom.

            – Tu l’as seulement rencontrée ce matin, en faisant ton footing, et vous n’avez pas eu le temps de faire les présentations ; c’est ça ?

            – Non, enfin si. Enfin non ! On s’est rencontré en boîte, le week-end dernier et…

            – …Tu as totalement omis de lui demander autre chose que son numéro et ses mensurations !

            – C’est malin.

            – Ah oui, de ta part, c’est très malin. Elle ne doit pas davantage connaître ton numéro de portable que ton prénom ; tu la rappelles ou pas, c’est comme tu le sens !

            – Mais tu me prends pour qui ?

            – Un mufle, à tes moments les plus perdus.

            – Moi qui te comptais parmi mes amis !

            – Notre amitié n’a rien à voir. Tu dragues comme bon te semble, ce qui ne m’empêche pas de considérer tes méthodes parfois inélégantes.

            – Mais toi, bien sûr…

            – Mais moi, bien sûr, je suis marié.

            – Marié, content et très heureux et tutti quanti !…?

            – C’est tout à fait cela.

            – Et depuis le temps, jamais tu n’as…

            – Excuse-moi de t’interrompre, et tu sais combien j’ai horreur de couper la parole à qui que ce soit, mais j’ai l’impression qu’on nous a pris en ligne de mire.

            - Qui ça ? L’autre branque ?

            – Disons que le monsieur n’a pas l’air très ravi ; je dirais même qu’il me paraît terriblement contrarié.

            – Ça lui passera.

            – Oui, une fois qu’il se sera passé les nerfs sur l’un d’entre nous.

            - Qu’est-ce-que tu crois ? Qu’il va te prendre en otage pour leur permettre de sortir d’ici ?

            – Ben…ça n’est pas si utopique que ça.

            – Un seul otage pour trois minables qui ont raté leur coup ?

            – Non ? Tu ne trouves pas ça suffisamment équilibré ?

            – Tu te surestimes mon poteau !

            – Tu me ferais assez plaisir en voulant bien garder tes familiarités pour plus tard, quand nous serons seuls.

            – A ton tour de faire preuve d’optimisme ; tu nous vois déjà dehors ?

            – Je préfère ne pas nous envisager autrement.

            – Te bile pas. Les forces armées ne tarderont pas à mettre bon ordre à ce cirque.

            – Tu as vraiment vu trop de films !

            – Combien tu paries que ce début d’après-midi de chien ne fera plus long feu ?

            – Je ne parie jamais, surtout pas pour ce genre de pari stupide.

            – « Un certain Blaise Pascal etc…etc… »

            – Comment connais-tu ça ?!

            – Tu me prends réellement pour un illettré.

            – Pardon, pardon, pardon. C’est ma faute, c’est ma très grande faute !

            – N’en fais pas trop quand même.

            – A l’heure de mourir, sans doute est-il temps de faire mon mea culpa.

            – Arrête ton char, personne ne va mourir aujourd’hui, pas même un de ces trois abrutis !

            – Ah bon, t’es sûr ?

            – Regarde dehors, ils n’ont plus aucune chance de s’en tirer autrement que vivants, en bonne santé, et les poches complètement vides.

            – T’es sûr de ça, ou bien tu tentes vainement de me rassurer ?

            – …

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Au secours !!

Posté par BernartZé le 22 mai 2010

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Que diable allait-il faire dans cette galère ?

                       

            – « Je ne veux pas te perdre ».

         

     Une main moite qui tente de le retenir ; un regard de travers qui se fait plus insistant.

Et c’est l’angoisse absolue.

Un instant de panique à bâbord, à tribord, à s’efforcer de dissimuler coûte que coûte son effroi.

Sauver les apparences, pour ne blesser personne ; les femmes et les enfants attendront leur tour.

Elle lui avait toujours paru un peu bizarre ; voilà qu’elle semblait à demi-folle !

Une digue avait dû subitement lâcher prise.

Et c’était son cerveau qui venait de la déborder au moment le moins opportun.

    

     Hors de question de lui mentir ou de rentrer dans son jeu.

La situation ayant pris un tournant fort peu amusant, il n’était pas envisageable de ne pas la détromper sur le champ.

Mais comment faire pour éviter la crise imminente ?

Peser chaque mot, soupeser chacune des phrases qu’il pourrait lui livrer en s’efforçant de ne pas heurter les sentiments qu’elle prétendait avoir pour lui.

Portant son supposé amour en étendard, elle avait l’air d’être partie en croisade.

Elle avait surtout l’air d’une femme qui ne souffrirait pas d’être rejetée.

    

     Encore quelques minutes, et c’est la bague au doigt qu’il se verrait scellée.

Pour l’instant, elle en était à prévoir leurs vacances de Noël au ski et en famille ; la sienne évidemment.

Pour qui n’avait jamais eu l’occasion de dévaler des pentes neigeuses, la proposition pouvait paraitre relativement attractive.

Des carrières de gigolo ont sans doute débuté avec moins d’avantages.

Son seul problème étant qu’il était dans l’incapacité d’envisager de lui plaire, même pour ne pas la contrarier, il se trouva dans de beaux draps, alors qu’ils étaient dans sa mansarde, à deux pas de son lit.

           

            Mais quelle idée aussi de lui proposer de monter juste pour continuer à parler !

Elle avait voulu voir sa chambre ; il n’avait pas voulu la froisser en refusant.

Il saurait bien se défendre.

Dans la voiture, elle lui avait -de toute évidence- fait confiance en se livrant, avouant des parcelles d’enfance, avec ses parents et grands-parents, dont une grand-mère garde-barrière.

Elle avait évoqué des souvenirs, des cauchemars récurrents et des instantanés plus heureux.

     Pour être franc, il était particulièrement intrigué et curieux de saisir, peut-être, cette opportunité de percer le mystère qui l’entourait depuis le début de l’année universitaire.

Du mystère à l’incompréhension totale, le chemin avait vite été parcouru par tous les étudiants de la promotion.

Elle paraissait fantasque, imprévisible, étrange et parfois inquiétante.

La plupart du temps en retrait, voire effacée, elle ne parlait presque jamais à personne.

Sauf quand cela lui était nécessaire, et les conséquences s’avéraient souvent désastreuses.

Que ce soit une demande d’assistance pour un cours incomplet, ou un infime service d’ordre purement matériel, elle s’exprimait de manière totalement décalée.

Comme si, depuis le « monde parallèle » dans lequel elle vivait, les notions de base de toutes relations humaines dépassaient systématiquement son entendement.

De ce fait, elle semblait constamment borderline.

En toute logique, son rejet fut quasi immédiat, autant que déplorable.

    

     Voilà pourquoi il n’avait pas voulu s’arrêter à ces premières impressions, partagées par une majorité trop absolue.

Lui, que l’étude de la nature humaine passionnait plus que tout, ne parvenait pas à s’interdire de lui donner une autre chance.

A la longue, ses bizarreries avaient aussi fini par lui paraître agaçantes.

Se refusant, pourtant, à se fier à des apparences si défavorables, il s’était efforcé de ne pas la juger.

Il avait tenté de l’aider à se sentir moins déplacée, non par dévouement, mais seulement parce qu’il ne supportait pas la flagrance de certaines injustices.

Question de point de vue.

     C’est ainsi qu’il avait répondu, un jour, à un de ses appels de détresse.

Sa calculatrice qui fonctionnait, ne fonctionnait plus.

A l’entendre, l’événement s’était soudainement produit.

Et ça la laissait complètement démunie.

Bon.

Evitant de se prendre pour Superman, il commença par quelques petites vérifications basiques, du genre « on/off » ; rien n’apparut sur l’écran à cristaux liquides.

Essayant de s’expliquer, elle fut confuse, ne comprenant pas pourquoi sa calculette ne marchait plus après avoir chu.

Deux minutes plus tôt elle avait bondi de ses mains sur le sol et, à présent, elle semblait morte !

L’affaire était sérieuse et terrible le péril.

N’ayant pas l’air de plaisanter, une réelle angoisse se lisant sur son visage, il s’intéressa à la question avec le plus grand sérieux.

Un temps de réflexion ; les piles évidemment !

Au cours de la chute précédemment évoquée, elles avaient pris la liberté d’effectuer un saut périlleux arrière tout en restant dans leur boîtier.

Du coup, le contact ne se faisait plus et la calculatrice n’était plus alimentée en courant continu.

Il fallait bien une maîtrise de Physique ou de Mathématiques appliquées pour faire cette découverte !

La « situation » étant rétablie -oh miracle !-, le boulier fonctionna à nouveau et elle n’eut pas même l’idée de le remercier.

Bon.

     Par la suite, elle se tourna vers lui à plusieurs reprises, pour un stylo ou une feuille qui lui manquait ; il se serait cru retombé en enfance, en cours élémentaire !

Bon.

Il continua à faire en sorte de ne pas lui tenir rigueur de ses sautes d’humeur.

Jusqu’au jour où…

    

     Il lui était difficile de se souvenir exactement comment et pourquoi il en était venu à parler plus longuement avec elle.

Sa curiosité avait-elle été prise pour une marque d’intérêt ?

L’imprudence l’avait-elle conduit au-delà d’une frontière où elle s’était sentie plus à sa place ?

Impossible de le dire avec précision ; mais ils avaient discuté plusieurs fois à des sorties de cours, de T.D. ou d’amphithéâtre.

Puis en sortant du campus, puis dans sa 2CV, et finalement dans sa chambre mansardée.

           

            Après une tentative de rapprochement labial, il avait failli s’en mordre les doigts.

Le « coup » passa si près !

Il l’avait esquivé, de justesse.

Non par dégoût véritable, mais plutôt par peur de laisser s’installer un malentendu susceptible de l’entretenir dans l’erreur.

Une situation si équivoque ne pouvait perdurer.

Elle ne devait plus se méprendre ; il lui fallait le lui faire sentir.

Mais tout dans son comportement lui prouvait qu’elle ne pourrait le concevoir.

    

     Nerveuse, tendue, inquiète à l’extrême elle semblait aux aguets.

Épiant le moindre signe qui pourrait la conforter ou l’alarmer davantage.

Plus son visage trahissait son tourment, plus il se sentait responsable et coupable de ne pouvoir l’apaiser.

Elle s’affola, se sentant vaciller dans son amour imaginaire qui l’avait tant animée, crut percevoir son cœur cesser de battre, puis repartir de plus belle.

Il battait la chamade ; elle n’entendait plus rien, ne voulant plus entendre.

Un autre tressaillement et l’affaire eut pu être définitivement réglée.

Mais son palpitant, continuant de la contrarier, désira d’autant moins céder qu’il avait tenu à entretenir l’espoir.

Un bref instant sa vie suspendit son cours sans qu’elle sût imaginer la suite.

    

     Il la vit se figer, comme immobilisée sur place.

Son visage, naturellement clair, vira vite au blanc bleuté, façon banquise.

Elle avait l’air de s’efforcer de retenir toutes les pièces d’un puzzle avide de se déconstruire.

Son mutisme soudain le glaça et il envisagea le pire.

Tout en s’interdisant de comprendre, elle paraissait se préparer à l’impensable.

Elle se faisait évidemment violence.

Lui n’aspirait qu’à la voir déguerpir.

    

     Soudain, sans un mot ni un autre regard, elle tourna littéralement les talons.

Il n’eut pas même le temps de lui ouvrir la porte qu’elle avait disparu.

Le reste de l’année s’écoula, sans que jamais l’un ou l’autre ne fasse allusion à cet étrange soir.

Ils n’eurent plus l’occasion de se croiser.

Elle ne réapparut pas à la rentrée suivante.

           

            Il ne sut jamais le pourquoi ou le comment de ce qu’il avait pris pour une tocade.

Etait-elle un peu folle ou juste un peu trop seule et perdue dans son monde ?…

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Etrangement bizarre…

Posté par BernartZé le 12 mai 2010

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Monsieur Niet

                      

            Dès l’âge de quatre ans, il avait appris à dire non.

Il disait toujours non.

Non ! Non ! Et non !    

    

     Têtu comme il n’est pas permis de l’être, il persévérait dans la négation.

Il aimait contester et adorait refuser tout ce qui lui était proposé.

Pauvres parents !

Jamais d’accord, il semblait perpétuellement rechercher le conflit.

A croire que c’était son jeu favori ou son passe-temps préféré.

Epuisant pour ceux qui l’entouraient et qui désespéraient de ne pouvoir comprendre son caractère particulièrement difficile, pour ne pas dire revêche.

Semblant ne jamais décolérer, il n’était pas à proprement parler un enfant aimable.

Surprenant et insupportable, oui ; forcément peu attachant pour ses géniteurs qui eurent rapidement l’occasion de regretter leurs moments d’égarement.

C’était leur premier enfant ; inutile d’expliquer pourquoi ils ne tentèrent pas de renouveler ce genre d’expérience.

Leur fils serait unique ; définitivement !

    

     Et l’enfant grandit.

Sa scolarité se déroula tant bien que mal ; il ne refusait pas d’apprendre, mais acceptait très difficilement l’autorité.

Les remontrances, d’abord, puis les heures de colles plurent rapidement.

Alors il baissait la tête et son visage semblait se fermer à double tour.

Sitôt dans la cour, avant même sa première année de lycée, il alternait les périodes de bagarres intensives et les retraites mutiques, tout seul dans son coin.

Au classement des élèves les plus populaires, il se trouvait -bien sûr- totalement hors concours.

Vu qu’il s’en moquait éperdument, rien, dans son attitude, ne changea d’un iota au fil des ans.

Personne ne se réjouit pour lui lorsqu’il décrocha son bac avec une petite mention « bien » ; ses propres parents n’osèrent même pas le féliciter pour ne pas risquer d’aller accidentellement à contre-courant.

A la veille de devenir (officiellement) adulte, un changement d’attitude important fut à noter : il ne disait presque plus jamais non.

En fait, il assurait le service minimum et n’ouvrait plus la bouche que pour maugréer et faire ainsi comprendre qu’il voulait qu’on le laissât en paix.

    

     Durant les trois années où il fut étudiant, il suivit les cours, ne fit connaissance avec personne et quitta définitivement le campus, à peine la licence en poche.

N’étant plus sponsorisé par ses parents, il dut se résoudre à gagner sa vie.

Comme il lui paraissait parfaitement impensable de travailler sous une quelconque autorité, il s’improvisa troubadour et…statue.

Quand il en avait marre de gratter sa guitare, de déclamer et de chanter, il disparaissait pour revenir sous les traits -figés- de La Joconde, de la Statue de la Liberté ou d’une Tour Eiffel stylisée ; c’était ses figures préférées.

Peut-être parce que chacune d’elles semblait seule et isolée, perdue dans un autre monde.

Son indépendance était à ce prix.

Et ça lui rapportait plutôt bien ; de quoi survivre et même faire des projets de voyage.

Dès qu’il put partir, il le fit.

D’abord en stop, puis, quand la route vint à manquer, il dut se résoudre à marcher un peu, avant de pouvoir tendre à nouveau le pouce.

Il ne mit, finalement, que trois mois et dix-sept jours pour parvenir à Canton (Guangzhou), en Chine.

Hong Kong et Macao n’étaient plus très loin.

Sa Tour Eiffel fit fureur dans ces contrées lointaines ; bizarrement sa guitare fit nettement moins d’effet.

Là-bas, parler ne lui servait à rien ; en Français, du moins.

L’Anglais était le bienvenu et, histoire de mieux s’intégrer peut-être -guère plus étranger en cette terre étrangère-, il se décida à apprendre le Chinois.

De toute façon, c’était pour lui un bon moyen de s’engager à rester là un bon moment.

Le temps d’acquérir les bases de cette nouvelle langue, et deux ou trois années auraient sans doute filé.

    

     Elles passèrent effectivement très vite.

Durant les quatre ans et vingt-huit jours où il vécut à l’extrême sud de la Chine, il apprit un peu de mandarin et beaucoup plus de cantonais.

Pas de quoi tracer des idéogrammes ou autres sinogrammes à la plume ou à la pelle !

Il apprit également à mieux se taire en pratiquant le mime.

Grimé, avec son air naturellement buté, il fit des merveilles.

Un agent artistique, passant par là, lui proposa un pont d’or et un contrat de trois ans pour se produire dans un show, à Las Vegas.

Il refusa, bien sûr.

Le désert ne lui disait pas plus que les machines à sous.

A force d’entendre des autochtones lui parler de Paris, il voulut voir Paris.

    

     Il atterrit directement sur le plancher de bois du Pont des Arts ; ou presque.

Cette passerelle de fonte, véritable ode à la sidérurgie, lui ouvrit les bras.

Fréquentée par un nombre extravagant d’amoureux, de peintres et d’artistiques en tous genres, elle lui souffla l’idée de jouer à nouveau les statues, et de tenter d’exprimer l’indicible.

Cela dura le temps d’un été.

En septembre, il s’offrit une toute nouvelle guitare qu’il alla gratter un peu plus loin, du côté de la Rive Gauche.

Place St Germain, les passants…passaient, sans réellement lui prêter attention.

Il chantait ses propres mots sur des compositions personnelles qui ne semblaient pas être entendues.

Il s’aventura même à déclamer un poème chinois (appris phonétiquement) mis en musique par ses soins.

Hormis certains touristes, nul ne perçut la différence.

Pas découragé pour un sous, il persévéra tout au long de l’hiver, ayant pu faire de sa cagnotte de yuans quelques euros.

    

     Heureux, il l’était encore, tant qu’il ne pensait pas au lendemain.

En atteignant la trentaine, il prit soudain conscience de la relative précarité de son existence.

Plus il se comparait aux autres, moins il était rassuré.

Il avait toujours dit non à toute forme d’autorité et aux engagements à durée indéterminée.

C’était son caractère ; il était né ainsi et rien n’avait jamais pu le changer.

Aujourd’hui pourtant, à l’amorce d’une nouvelle décennie, il n’était plus certain de pouvoir continuer sur cette voie.

Cette route parallèle, qu’il avait continué à suivre sans se poser trop de questions, lui parut brutalement insensée.

Pas précisément absurde, mais juste dépourvue d’une véritable raison de continuer à marcher.

Depuis sa plus tendre enfance, il n’avait pas su tisser le moindre lien ; pas même avec ses propres parents.

Toute notion d’humanité lui était parfaitement étrangère et il ne lui semblait plus possible de s’en contenter.

           

            Combien de temps lui restera-il à passer sur cette drôle de planète ?

Dix, vingt, trente…?

Plus de soixante années, peut-être.

En demeurant fidèle à lui-même, comment s’efforcer de faire connaissance avec le reste du monde, sans pour autant parcourir des milliers de kilomètres en stop, prendre des trains ou des avions jusqu’aux antipodes ?

     Si tout n’était pas bon à jeter aux orties, il se pourrait bien qu’une ou deux surprises vinssent, un jour, réviser son jugement. 

    

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C’est pas de moi !

Posté par BernartZé le 9 mai 2010

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Ah, les subtilités du langage !

               

                « Si vous savez si bien mentir, sachez aussi dissimuler ».

                « Une femme peut refuser un bijou tant qu’elle ne l’a pas vu ; après, c’est de l’héroïsme ».

 

 

madamede.jpg  (« Madame de… » – Max Ophüls, 1953)

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“Souvenirs, souvenirs”…!

Posté par BernartZé le 3 mai 2010

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Le pain d’épices est à l’honneur

        

          Au miel, évidemment !

Les abeilles continuent d’y veiller.

Sans elles, bientôt la fin du monde et des goûters d’enfants.

Et sans eux, autant ne pas naître du tout. 

                       

     Que serait une enfance privée de ces moments privilégiés ?

Triste à pleurer sûrement.

De la farine et du miel, en quantités égales, du lait, des épices venues de plus ou moins loin (genre muscade, gingembre ou cannelle), de l’anis étoilé (pour la part de rêve), du thé (peut-être) et d’autres ingrédients, suivant l’humeur du moment et l’âge de la grand-mère.

Et le tour était joué.

A une ou deux tranches épaisses pouvaient s’ajouter un verre de lait et deux carrés de chocolat noir.

Celui -par exemple- dont la tablette, une fois ouverte, permettait de découvrir immanquablement une image, photo ou dessin, censée prendre place dans un album que l’on n’aurait jamais l’occasion d’acquérir.

Quelques dizaines de centimètres carrés d’évasion…pour peu qu’on ait la chance de ne pas tomber sur un doublon ! 

    

     Vint l’ère de la pâtisserie industrielle, plus variée et moins contraignante pour les parents (et grands-parents).

Après les quatre-quarts et les cakes tranchés, le gâteau « Savane », le « Marbré », le « Napolitain » (classic !) et d’autres merveilles trop sucrées (pas plus que la plupart des pains d’épices, soit dit en passant) et chocolatées firent leur apparition.    

    

     Ah, le « Napolitain » !

Celui que l’on pouvait déguster aussi bien de haut en bas que transversalement, afin d’y découvrir des couches et entre-couches sublimes et délectables.

En haut de la pile, une croûte (craquante !) de glaçage blanc saupoudrée de vermicelles de chocolat attirait l’œil tout en réveillant les papilles, puis une génoise couleur vanille (ou de la couleur du chocolat blanc ?), une couche de chocolat noir fondant, une autre génoise de chocolat au lait, une seconde couche de chocolat fondant et pour finir, histoire – peut-être – de respecter une symétrie (pour un plan en coupe), une dernière couche de génoise jaune vanille.

La génoise était moelleuse et le goûter…roboratif, à un âge où l’on ignore encore tout du calcul des calories ; bien heureusement !

Et le pain d’épices dans tout cela ?…

    

     En fonction des régions, le quatre heures pouvait sensiblement varier.

Cependant, à travers l’hexagone, les enseignes de la grande distribution nous ont -depuis longtemps- habitué à proposer des produits issus de nos provinces et même venus d’ailleurs ; plus ou moins les mêmes partout !

     Ainsi, qui n’a pas connu le gâteau breton fourré aux pruneaux (…d’Agen ?!) ?

Attention ! : ne pas confondre avec des déclinaisons qui virent aussi le jour, fourrées aux pommes ou aux abricots par exemple.

Si le pruneau n’est pas breton, l’abricot l’est encore moins.

    

     Toujours est-il que ce gâteau garni (!) recelait bien des mystères.

Point de fèves, rien à voir avec l’Épiphanie, mais une fois de plus…des strates (pour ne pas dire à nouveau des couches !), certes moins nombreuses que dans un « Napolitain ».

Seulement trois, avec le fourrage au centre, mais le véritable mystère était totalement visible à l’œil nu.

Nul besoin de loupe ou de microscope pour considérer le périmètre circulaire côtelé et voir la finesse épidermique de l’ensemble, digne de la plus belle des broderies bretonnes.

Tout était , dans ce subtil travail d’orfèvre, qu’une lame de couteau suffisait à soulever.

La tentation était si forte que l’on pouvait légitimement s’interroger : et si des dentellières n’avaient fait ce travail que pour voir leurs gâteaux se faire scalper ?!

Tellement troublante cette membrane qui ne demandait qu’à se détacher…

Et dans la bouche, l’impression d’avaler une peau vive et fruitée.

Quant à cette côte tout autour, rien d’autre qu’un appel au meurtre, à l’arme blanche !

Comment ne pas commencer par abattre cette digue ?

Se lancer d’abord à l’assaut des remparts, ou ôter les peaux mortes ?

Grave dilemme !

Débarrassé de sa circonférence et de sa fine pellicule, ce gâteau breton ne semble plus être qu’une pâtisserie -quelque peu bourrative- à la crème de pruneaux.

Ainsi mis à nu, son mystère demeure pourtant.

Seul un palais averti est capable de mordre goulûment ces lèvres serrées au sourire aplati.

    

     La pluie battante (!) derrière les carreaux vitrés de la cuisine donnait encore plus de relief à cette parenthèse enchantée située -jusqu’à un certain âge- entre 16 heures et…l’heure véritable du retour de l’école.

        

          Si les cakes aux fruits confits savaient se mettre en quatre (-quarts !) pour un moment de tendresse, et si, comme « le Savane », « le Marbré » ou « le Napolitain », le gâteau aux pruneaux avait l’avantage d’offrir son petit rayon de soleil, le pain d’épices symbolisait la simplicité même.

En plus d’une représentation de l’enfant dans son innocence (toute relative), il restait le seul goûter que l’on pouvait -sans crainte- tremper dans un bol de lait chaud avec l’assurance…qu’il saurait se tenir, malgré tout !

Et sa sécheresse initiale révélait alors un cœur gros comme ça.

La congrégation des abeilles n’y était pas pour rien.

    

     Les seuls gamins qui, aujourd’hui encore, s’entêtent à ne pas leur être reconnaissants sont ceux qui n’aiment que le salé.

 

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Un peu de lecture inédite…

Posté par BernartZé le 27 avril 2010

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Un peu triviale, un brin vulgaire

              

            Pour être honnête, ça la résumait assez bien.

Elle était franche et directe.

De ces jeunes filles dont on dit qu’elles n’ont pas froid aux yeux.

Elle était fraîche et spontanée, et riait très souvent aux éclats.

Libre, elle était remarquable.

    

     Cela commença dès sa première année de lycée.

Les shorts en jean, qui étaient alors à la mode, lui allaient comme deux gants sur ses jambes toujours hâlées.

En hiver, elle s’efforçait à un peu plus de longueur, juste pour éviter de s’enrhumer.

Et c’était tout aussi seyant.

En fait, tout lui allait trop bien, ce qui ne manquait pas de faire jaser les commères de la classe.

Une seule camarade ne trouvait jamais rien à redire à ses tenues, comme à son comportement qui pouvait, dans certains cas, sembler provoquant.

Sa meilleure amie était toujours dans son sillage, en retrait.

Peut-être était-ce dû à une légère coquetterie dans l’œil qui la complexait, au point de la faire se présenter de trois-quarts à un vis-à-vis rencontré par hasard.

Elle paraissait toujours en biais ; dans l’ombre de sa copine, on ne la voyait presque plus.

Quand l’une éclatait au grand jour, l’autre avait l’art de disparaître en demeurant sur place.

Le contraste était saisissant pour qui prenait la peine de le remarquer.

Mais personne ne s’en souciait et une seule des deux captait l’attention de tous.

    

     Dès les frimas et les froidures passés, elle alternait ingénieusement jupe et short en jean, dans des déclinaisons extrêmement inventives.

C’était soit inné, soit le fruit d’une mûre réflexion et de longs essayages pratiqués la veille au soir.

Elle savait varier les couleurs de ses chemisiers, en fonction de toute la gamme de l’arc-en-ciel, sans négliger les nuances et les demi-tons.

Et puis, comme une cerise sur le gâteau, elle n’hésitait pas à changer de coiffure.

Pratiquant l’alternance, elle usait savamment de subterfuges.

Passant naturellement de la queue de cheval, aux cheveux relevés et tenus par une pince, elle déployait sa nuque pour mieux la cacher le lendemain, en laissant simplement sa chevelure retomber sur ses épaules.

Et les bouches bées se ramassaient à la pelle, comme les feuilles mortes en automne.

Il n’en fallait pas davantage pour que sa réputation fût faite.

Et bien évidemment ceux qui lorgnaient le plus sur elle et ses tenues affriolantes, l’imaginaient volontiers facile, sans jamais avoir osé l’aborder directement.

    

     En cours, elle passait le plus clair de son temps à dessiner et à discuter avec sa voisine, qui se contentait d’être d’accord avec elle.

Vint le jour où elle se fit démettre de sa place pour excès de bavardage, en pleine classe d’Anglais.

Excédé, le professeur la fit venir s’asseoir tout devant, à la table contiguë à son bureau, où seul se trouvait « le premier de classe », délégué des élèves au demeurant.

Sous son nez, elle réussit à se faire oublier, profitant sans doute de la presbytie précoce de l’enseignant.

Elle apprit également à chuchoter avec son voisin, tout en essayant de tester ses capacités de séduction.

Elle eut fort à faire, ne serait-ce que pour faire fondre la banquise de son nouveau camarade de cours d’Anglais première langue (vivante).

Il était, dans son genre, un petit peu coincé.

La langue aussi vive que bien pendue, elle usa discrètement de ses charmes pour l’amadouer.

On en jasa énormément.

De moins en moins amidonné, il finit par…ne pas l’empêcher de copier son travail en pleine interro !

    

     Personne n’en sut rien, mais ce fut -pour lui- un début de séisme.

Les commentaires allaient bon train ; quelques jalousies virent le jour.

A mots couverts, on laissait entendre que c’était le mariage de la carpe et du lapin, quand l’une ne faisait que s’amuser, tandis que l’autre était de plus en plus troublé.

Son légendaire self-control en prit un sacré coup, lorsqu’elle réussit à obtenir de lui…sa barre de chocolat à la cantine !

Il lui fallut plusieurs jours, et donc quelques repas, pour retrouver son égo et se souvenir qu’il pouvait dire non.

Son premier refus lui coûta d’autant plus qu’il ne pouvait davantage ignorer le combat entre son cœur et son orgueil.

Son amour-propre se devait de ne plus publiquement déchoir.

Il parvint à se faire violence, simplement pour résister ouvertement.

Elle fit mine de bouder une demi-journée ou deux ; il donna l’impression de s’en moquer royalement.

Cela suffit à faire taire les rumeurs.

Elle avait bien mieux à faire que de perdre trop de temps avec un camarade, certes « utile », mais qui ne pourrait jamais être mieux qu’une source d’amusement.

En épilogue, elle s’offrit un dernier petit plaisir, totalement à l’improvisade.

Un jour, mise à la porte d’un cours de Maths pour excès de dissipation, elle fut escortée, règlement oblige, par le délégué de classe.

Celui-là même qui…

Deux étages à descendre pour se faire accompagner jusqu’à l’aquarium, bureau sous-verre du surveillant général qui y réglait la circulation de tout l’établissement.

Il distribuait les heures de colle et envoyait les élèves en permanence, sans avoir à sortir de sa bulle carrée qu’il quittait rarement.

Le long d’un long couloir dans lequel ils marchaient côte-à-côte, elle profita de sa nervosité pour le surprendre.

Soudain, elle le plaqua contre l’une des portes-fenêtres de la baie vitrée en faisant mine de l’embrasser.

Il se défila, réussissant à s’extirper de sa toile.

Un cœur, au moins, avait battu.

Il ne sut jamais ce qui avait bien pu lui passer par la tête, certain de ne pouvoir lui inspirer qu’un semblant de pitié.

    

     Peu de temps après, ou bien était-ce avant, elle tomba amoureuse du play-boy de la classe ; sa copine également.

Il était beau, il était grand et élancé, et fréquentait assidument les piscines, où le sable chaud se faisait particulièrement rare.

Il était redoublant ; signe d’une plus grande maturité, selon elle.

Et il faisait de la moto.

Elle n’eut aucun mal à se faire remarquer ; il n’éprouva pas la moindre hésitation à répondre de quelques appels de phare.

Dans l’ombre, toujours l’amie.

Toutes deux apparurent de plus en plus régulièrement dans les gradins, lors de ses entraînements, et devinrent vite groupies pour chacune de ses compétitions en petit bassin (la province…!).

Comme il y brillait assez souvent, leurs deux paires d’yeux miroitèrent de plus belle.

Mais quand l’une se contenait, l’autre laissait éclater sa joie.

Se rendait-il seulement compte de l’effet qu’il faisait ?

Sa moto ne tarda pas à mener en vadrouille l’une, et puis l’autre, dès qu’une plage horaire devenait vacante dans leur emploi du temps.

Un bruit courut, naturellement.

Dans la classe, en plein cours, tandis que la plupart des élèves s’efforçaient d’écouter et de suivre, certains regards fusaient en diagonales ; ceux des jaloux croisant ceux qui n’avaient qu’une cible.

Certains observaient également, en toute neutralité.

    

     Le play-boy, le bellâtre, au beau milieu de l’hiver, se planta en moto et disparut de la circulation pendant de nombreux mois.

Les nouvelles parvenaient dans la classe avec parcimonie, le plus souvent rapportées par les deux groupies de la première heure.

Sans doute le visitaient-elles très régulièrement à l’hôpital, autant pour lui soutenir le moral que pour ne pas être oubliées.

Personne ne sut jamais comment avait eu lieu l’accident ; on apprit seulement sa gravité et que son deux-roues était bon pour la casse.

Le retour du grand blessé ne cessa d’être reporté ; une saison s’acheva.

Un beau lundi de mars, avec un deux et un as, une paire de béquille le devança pour entrer dans la classe.

La fatigue et la lassitude se lisaient sur un visage un peu triste.

Il n’en parut que plus irrésistible aux yeux de toutes.

Elle se mit en campagne.

    

     La jambe droite alourdie par deux broches métalliques et quelques vis, il faisait peine à voir.

La guérison du soldat de l’asphalte allait durer des mois et des mois, durant lesquels ne manqueraient pas de se dévouer ses deux escortes, afin de lui porter son sac-à-dos de toile kaki (en guise de cartable), comme son plateau à la cantine.

Il devait s’absenter assez souvent pour de mystérieuses interventions, le temps, peut-être, de lui resserrer les boulons.

Le suspense semblait alors intenable à certaines et l’inquiétude pouvait se lire sur des visages éteints.

Elle, tout au contraire de sa copine, faisait montre d’une forme quasi olympique, sûre qu’elle était d’un attachement réciproque capable de surmonter tous les obstacles.

Quand son amie considérait la lenteur de la convalescence, elle prenait apparemment tout ça par-dessus la jambe.

Ce n’était pas la sienne, assurément, qui était la victime de pas mal de complications !

Son insouciance pouvait aisément passer pour de l’indifférence, alors que -en fait- seul lui importait de découvrir la valeur de son attachement.

Et tant qu’il marchait sur trois pieds, elle était bien sûre de lui être indispensable.

Ce n’était pas faux, même si, parfois, il rêvait d’évasion et éprouvait le besoin d’échapper à une dépendance synonyme d’emprise.

Plus que sa défunte moto, les longueurs de piscine lui manquaient terriblement et, quand son moral se mettait en berne, il s’efforçait de penser déjà aux jours prochains de sa rééducation.

L’eau redeviendrait forcément son élément bienfaiteur et à nouveau son ami le plus proche.

    

     Dans l’attente de ce jour béni, il fallait bien que jeunesse se passe, que se fassent et se défassent des liaisons sans danger.

Tous trois en profitèrent pour se redistribuer inlassablement leurs cartes les plus tendres, et nul témoin n’aurait pu prétendre connaître le prénom de la favorite.

Tout « diminué » qu’il était, il trouva l’énergie de sortir avec l’une et l’autre.

L’histoire ne dit pas si elles étaient réellement informées de leurs aventures parallèles.

     De la façon la plus étrange et impossible à imaginer, elle se désintéressa rapidement de l’affaire, laissant sa place à sa meilleure amie.

Au printemps, elle papillonnait ; au retour de l’été, elle redoublait à son tour.

           

            Quelques années plus tard, repensant à ses plus belles heures de lycée, elle s’avoua n’en avoir presque rien conservé, hormis une photo de classe dépourvue de contrastes.

Très peu de souvenirs, aucune relation suivie, pas vraiment de regrets.

Qu’étaient donc devenues ses amitiés champenoises ?

Emoussées, sans nul doute !

Vu de Milan, Sedan semblait très loin…

    

     Il faut dire qu’elle avait fait un sacré bout de chemin après ces cinq années (dont deux redoublées).

Suite à un bac décroché à l’usure, elle enchaîna sur deux ans de fac psycho, en dilettante et sous prétexte de mieux se découvrir et se connaître.

Elle ne boucla évidemment pas le cycle, tout en renonçant, l’âge aidant, aux tenues trop légères.

Elle se découvrit même une passion pour le port du pantalon et du béret coiffé en biais ; ne manquait plus que la baguette sous le bras pour verser dans le pire des clichés !

Et ce qui aurait pu ne jamais arriver se produisit tout de même : elle se fit réellement remarquer.

Dans la rue, son culot, son effronterie et son allure attirèrent le regard d’un chercheur de tête bien faite.

Il se trouva qu’il n’était pas un charlatan, mais, au contraire, un directeur d’agence.

Elle lui rit d’abord au nez avant de se laisser convaincre de se laisser tenter.

A elle qui pensait savoir marcher, on réapprit à le faire.

Elle arpenta des podiums en tous sens.

Il ne lui fallut pas plus de dix mois pour en avoir ras la casquette et le béret.

Elle préféra ne pas insister et choisit de sortir de ces scènes surchauffées par les projecteurs.

     Moins d’un mois après cette soudaine retraite, elle était « Jeanne au bûcher », d’après Claudel et Honegger.

Incandescente et vêtue de haillons fumants elle brûlait pour la toute première fois les planches.

L’oratorio la transcenda et elle se découvrit toute autre.

Ce que peut provoquer le hasard de certaines rencontres !

D’un seul coup, elle oublia toutes ses coquetteries, ses affectations et ses caprices d’antan.

En quelque sorte, elle mua pour se révéler à elle-même.

Elle était comédienne.

    

     Fortement imprégnée de son rôle, elle se passionna pour le travail qu’effectuèrent -des décennies avant elle- Falconetti et Ingrid Bergman, au théâtre, comme au cinéma.

Elle lut tout ce qu’elle put trouver sur leurs interprétations et dut, évidemment, se contenter de voir et revoir ce que l’une et l’autre avaient laissé sur pellicule.

Les scènes de procès du film de Dreyer l’impressionnèrent tant, qu’elle faillit se raser elle-même le crâne pour plus d’authenticité.

Dans un théâtre milanais de près de mille-cinq-cents places, l’expérience vira au mystique avant la fin des quatre-vingt-dix représentations, durant lesquelles elle tint pourtant, sans jamais songer à s’économiser.

L’issue aurait pu lui être fatale, mais elle ne perdit que douze kilos.

La critique avait été unanime pour cette inconnue transalpine qui avait, selon elle, joué le rôle de sa vie.

Sortie de scène, il continua, toujours, de l’accompagner.

Elle voulut s’essayer à la comédie, mais personne ne l’imagina dans aucun autre emploi.

Elle disparut.

           

            Est-ce légende ou vérité ?

Certaines rumeurs coururent, selon lesquelles elle avait définitivement émigré en Amérique du Sud, peut-être en Argentine, comme Falconetti un demi-siècle plus tôt.

Ironie du sort, hommage, voire nostalgie, un livre, l’année dernière, est paru sur son parcours atypique.

Un phantasme, une fiction, un prolongement imaginaire, dont l’auteur s’est révélé être sa grande copine de lycée.

    

     Et si l’une venait à remonter un jour de l’autre côté de l’équateur ?…

 

blasondesedandargentunchnedesinopleenglantdorpossuruneterrasseaussidesinopleettraversaupieddunsanglierdesablearmdargentleboutoirlegroindegueules.png   teatrocarcano.jpg  

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C’est la vie !

Posté par BernartZé le 17 avril 2010

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Et c’est ce jour-là que j’ai décidé de tuer ma mère

           

              Une phrase lancée comme ça, pour capter l’attention, et vous voilà dans de beaux draps !

Face à vous, un œil mi-amusé, mi-dubitatif commence à vous scruter ; avec un drôle de regard, forcément.

Il en va de sa réputation…qui pourrait bien être ternie, en cas de non-assistance à personne en danger.

Mais pour qui serait-il le plus grand ?

La mère ou bien la fille ?

Suite à une déclaration de cet acabit, la séance peut-elle se poursuivre avec la même sérénité, les mêmes subtils reniflements seulement interrompus -parfois- par quelques profonds « hun hun », sur une cadence en deux temps ?

Le risque est à mesurer, assurément.

Quand le patient devient moqueur, le médecin (en question) peut-il poursuivre son petit « jeu » de chat et de souris, l’un attendant que l’autre se prenne une patte dans un piège, ou glisse simplement sur une râpe à fromage ?

Merle, alors !

    

     En fait, nul n’en sait rien.

Il n’y a ni règle, ni mode d’emploi ; pas davantage de jeu, d’ailleurs.

C’est totalement hors-sujet, car aucun des deux protagonistes ne se trouve là, dans une pièce plus ou moins exiguë, pour son seul plaisir.

L’un est supposé apporter son éclairage professionnel aux problèmes existentiels de l’autre.

Et ça n’est pas de la tarte !

La lumière ne se met pas soudainement à fuser dans tous les sens, les interdits comme les giratoires, nombrilement parlant.

Pas plus de magie, que de réflexes automatiques ; on ne claque pas des doigts afin que jaillisse l’étincelle (de vie).

    

     Alors, on cherche…

Il est à noter, à ce stade, que certains peuvent faire semblant.

De là à penser que c’est juste pour faire durer le plaisir…

Non ! Ce serait beaucoup trop scandaleux.

Et puis à quoi rimeraient une quête sans fin, une exploration sans découverte, ou une fouille archéologique sans fabuleuse trouvaille ?!

Ce serait un peu triste.

Ça peut l’être -certaines fois- au bout du bout compte.

Mais que personne ne se retienne, pour autant, d’avaler ses petites pilules (rarement constituées de plein de couleurs, aussi différentes qu’amusantes ; c’est une légende) censées apporter un peu de douceur dans un monde brutal.

Chacun peut essayer, et d’autres peuvent même y croire.

Cela étant, si vous en arrivez à sauter de joie à pieds joints après votre prise quotidienne, n’hésitez pas à relire votre ordonnance, et assurez-vous que les prescriptions initiales ont finalement bien été suivies, à la lettre.

Et quand bien même…!

    

     Que serait donc une main tendue ?

Au sens figuré (évidemment) cela pourrait consister, de la part du praticien, à faire un minimum d’effort ; celui de l’anticipation, par exemple.

Soit : un peu de courage -en partage-, un zest d’intuition ; bref, une véritable écoute.

Et lorsque…quelqu’une annonce, au débotté, qu’elle a pris la décision de tuer sa mère, il n’est pas nécessaire de croire que c’est juste pour faire original et se démarquer du commun des autres mortels en souffrance.

Il est rare de commettre un meurtre pour le seul plaisir de tuer le temps, encore moins de passer à l’acte de façon aussi peu symbolique.

    

     Imaginons un instant cette patiente qui attendrait en vain une réaction à sa déclaration radicale, et qui n’en finirait pas d’en guetter l’écho.

Comme le prétend, à juste titre, le bon sens populaire : il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Voilà bien un proverbe « égalitaire » qui, ne tenant pas davantage compte de la couleur, de la race, de la religion ou de la classe sociale, n’exclut absolument personne ; pas même les imbéciles !

Si « Mathilde » (par exemple ; quel beau prénom, non ?) espérait provoquer une réplique conforme à son attente, elle risque bien de devoir patienter au-delà de toutes ressources.

Le mur d’en face qui n’a de cesse de relativiser, prenant un mi pour un là, n’entend pas.

Un léger (!) problème d’outillage l’empêche peut-être de mesurer la vérité d’un tel désarroi.

Quelle importance finalement ?

La séance achevée, il passera à autre chose : une course au-dehors, un sandwich vite avalé, une promenade dans le parc, un journal acheté, d’autres patients et d’autres symptômes, sûrement aussi prenants.

    

     Mathilde, quant à elle, s’en retournera à sa vie, faute d’alternative.

Comme tous les jours, depuis mille ans, elle va devoir entrer en résistance.

Que cela lui plaise ou non, il lui faudra s’efforcer de garder la tête hors de l’eau et, mieux, de faire bonne figure.

Nul n’appréciant les grimaces et les rictus inquiétants, elle fera en sorte de se montrer aimable, même si elle se sent juste bonne à rien.

Ou bien elle ne sortira pas.

     Chez elle, dans sa bulle, nul besoin d’être, il est « seulement » nécessaire de survivre, à tout prix.

Parfois, elle se paye le luxe d’un voyage en amnésie.

Alors, en apnée, elle oublie le poids de ces années perdues à se chercher.

Elle sourit -elle rit même- en revivant certains souvenirs, revoyant des images qui depuis ont sombré.

D’un geste pour l’effacer, elle se joue du passé.

Lors d’un trop court instant, elle parvient même à…exister.

Dans un temps suspendu, l’illusion est parfaite.

Puis la morne atonie reprend vite le dessus, et qu’importe si sa vie se poursuit en dépit des auspices qu’elle n’a jamais ignorés.

           

            Un jour, elle en est sûre, son cœur, de lui-même, choisira de cesser de battre, et ce sera bienfait pour elle.

Légère et court vêtue, elle ira à grands pas.

Délestée, il lui semblera flotter tout en marchant.

La paix, joyeuse et méritée, sera son horizon.

Si même un Dieu existe, ou s’il n’existe pas, rien n’y changera.

L’heure du repos aura sonné.

           

            Et malgré une mère morte, elle ne l’aura pas tuée !…

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(© 2010/droits réservés) 

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Un moment d’égarement

Posté par BernartZé le 13 avril 2010

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Le bel empressement ! 

(à quelques écrasements de pieds près) 

 

                         – Madame, d’où vous vient ce tourment ?

                         – Mon Dieu…d’un affreux mal de dents !

 

                         – N’y-a-t-il rien que je puisse faire ?

                         – Rien d’autre que me laisser taire.

        

                         – Pourtant je voudrais vous aider.

                         – N’y pensez plus, vous m’accablez.

                        

                         - Quelle peine ; quel air alarmiste !

                         – Dites-moi, seriez-vous dentiste ?

                        

                         – Point du tout, mais j’ai mal pour vous.

                         – Ne croyez pas que vous, c’est nous.  

        

                         – Je n’oserais une telle idée.

                         – Je vous sais gré de l’oublier.

                        

                         - J’espérais juste vous toucher.

                         – N’y pensez pas et renoncez.

                        

                         - Si nul espoir ne m’est permis…

                         – Taisez-vous, plus un mot ; fini !

                        

                         - Souffrez que je pleure en silence.

                         – Si vous pleurez, nulle est l’offense.

                        

                         – Sachez ce que pour vous j’endure.

                         – Quand vous parlez, rien ne m’est sûr.

                        

                         - Un aveu ? Serait-ce possible ?

                         – A cette heure, c’est inadmissible.

                        

                         - Je ne puis taire mon sentiment.

                         – Efforcez-vous loyalement.

                        

                         – Est-ce ma mort que vous voulez ?

                         – Comment pouvez-vous le penser !

                        

                         – Finissez donc de me railler.

                         – Poursuivez donc, vous m’amusez.

                        

                         - Vos diatribes percent mon cœur.

                         – Ne vous emballez pas sur l’heure.

                        

                         – Il me faut rompre l’entrevue.

                         – Vous aurais-je trop mis à nu ?

                        

                         – Un rhume risque de me guetter.

                         – Mes dents me poussent à vous quitter.

 

                                           envole.jpg  (© 2010/droits réservés)

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Un songe…

Posté par BernartZé le 7 avril 2010

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Le vol planant 

 

            En plein vol, le milan noir nage gracieusement dans le ciel.

Il plane longuement, non sans une certaine nonchalance.

    

     Elle aimait rêvasser ; c’était presque de notoriété publique.

Depuis son plus jeune âge elle avait pris l’habitude de s’abandonner souvent, allongée sur son lit, les bras le long du corps et les mains ouvertes.

Sitôt rentrée de l’école, délaissant son cartable et ses devoirs qu’elle ferait plus tard, elle rejoignait l’empire des songes, oubliant deux fois sur trois de goûter.

Aussi, à l’heure du dîner, il fallait fréquemment la rappeler à l’ordre.

Ses parents n’avaient pas la moindre idée de ce qui l’occupait tant.

Elle était polie et très bonne élève ; juste un peu trop rêveuse, peut-être.

En grandissant, cette tendance se confirma.

Ses lectures et les films qu’elle était autorisée à voir ne firent que l’encourager à tenter l’évasion.

Comme elle n’était pas du genre à fuguer, elle fuyait droit devant, dès que la porte de sa chambre était refermée.

A peine allongée, elle n’était déjà plus là, comme transportée dans un autre monde.

Ses voyages, alors, n’avaient pas de limites.

Rien ne les régissait, pas plus la logique que la morale.

Elle semblait se laisser conduire les yeux fermés, suivant le vent.

    

     Un jour, un soir -la nuit était peut-être tombée-, elle fit la connaissance de Rodolphe.

Il était beau, il était grand, ne sentait pas le sable chaud, et il avait déjà vingt ans.

Ainsi qu’une héroïne de roman, elle bascula en un instant.

Elle repensa furtivement à celles qu’elle avait tant aimées et qui l’avaient bouleversée.

Et quand son pouls s’accéléra, lorsque son cœur se mit à battre la chamade, elle les oublia toutes en s’offrant, tête la première, un plongeon dans ses yeux pers.  

Il savait, cependant, les rendre bleu turquoise, en souvenir des mers du sud où il avait grandit.

Il lui fit cadeau d’un ormeau, tout de nacre vêtu, et d’un triton à bosses ; un mollusque dans lequel il lui apprit à entendre le vent, la mer, son flux et son reflux.

Simplement, elle en profita pour lui inventer une jeunesse de triton flanqué de sirènes.

Même iodées, elle ne tarda pas à boire ses paroles qu’il savait accompagner d’une voix plus suave que sensuelle, afin de ne pas trop l’impressionner.

Mais elle l’était suffisamment pour réussir, sans ciller, à gober tous les mollusques de toutes les mers et tous les océans.

Des perles de nacre plein les yeux, elle n’eut aucun mal à entrevoir un éclat d’une toute autre brillance.

    

     Un beau jour, ou peut-être une nuit, les yeux pers reflétèrent pour elle un avenir hors de prix.

Sobrement, avec des effets miroitants, il lui conta une histoire de joaillerie.

L’image qui lui fut renvoyée était celle du plus pur et précieux des diamants.

Du plus dur à acquérir, également !

Il n’était pas plus caché dans la Tour de Londres qu’en train d’étinceler derrière une des vitrines du palais de Topkapi.

Non.

Il était tout simplement gardé secrètement dans l’un des coffres d’une banque suisse.

A Genève, évidemment.

Officiellement, il appartenait à un riche sultan d’un grand pays arabe qui ne l’avait vu -de ses yeux vus !- qu’une seule et unique fois dans sa vie ; le jour de la mise en quarantaine du joyau.

Quel dommage de se priver quotidiennement d’un si beau spectacle !

Par excès de prudence ou bien par manque de (bon) goût ?

    

     Rodolphe n’éprouva pas de difficulté particulière à lui transmettre son désir contagieux.

Et pas davantage pour la convaincre qu’ils ne devaient plus tarder à agir avant la fonte de tous les glaciers de toutes les banquises situées entre le nord et le sud du globe terrestre.

Il avait -bien sûr- un plan qu’elle trouva -forcément- formidable.

    

     De l’air, de l’air et de la hauteur !

C’était ce qui leur fallait en priorité.

Il passa trois mois à lui apprendre la maîtrise d’un minuscule et silencieux ULM (biplace), capable de se mouvoir dans toutes les positions.

Elle était aux anges à chaque fois qu’ils planaient côte à côte et ne s’étonnait pas de sa faculté à voler, en dépit de sa jeunesse maritime.

Qu’importait ; plus près de lui et plus haut dans le ciel, elle ne pouvait qu’exulter !

Le moment vint de peaufiner tous les détails de l’opération.

Sa confiance en lui étant absolue, elle se mit mentalement en mode automatique, et son cœur fit le reste.

Il s’assura qu’elle connaissait -parfaitement- son plan de vol qui consistait, une fois le largage de Rodolphe effectué, à exécuter des ronds en haut, c’est-à-dire à faire la danse du cercle.

Elle tournerait, tournerait, en l’attendant.

    

     La nuit N (plus pratique, car moins visible qu’en plein jour J), tout se déroula au mieux.

La lune ne faisait que renaître ; le temps était clément, pas davantage de vent que de pluie.

Le moteur était si silencieux qu’on aurait pu entendre une mouche voler à côté de l’appareil ; mais aucun volatile n’avait opté pour une nuit blanche cette fois-là.

Le bâtiment faisait seulement vingt-et-un étages, avec, en contrebas, une splendide pelouse et des massifs de fleurs, le tout donnant sur un petit lac.

L’un des parterres, circulaire, était exclusivement composé de roses blanches et rouges rappelant furieusement le drapeau de la Confédération ; charmante attention !

Né triton, Rodolphe avait su devenir acrobate et équilibriste ; il avait aussi appris la descente en rappel, à ses heures.

C’est, cependant, à mains nues -façon Spiderman, mais sans toiles- qu’il descendit le long de la façade afin d’accéder au dix-neuvième étage.

Seulement deux niveaux ; vraiment pas de quoi battre des records.

L’essentiel étant, cette nuit-là, d’être vif et efficace, il ne s’en soucia guère.

Comment avait-il réussi à neutraliser le système de sécurité d’une banque suisse de cette importance ?

Elle ne le sut jamais.

Toujours est-il qu’il se faufila prestement par un vasistas et sut admirablement rejoindre la galerie recélant le trésor convoité.

Il avança à pas de loup, la torche à la main, tel un Lupin des temps modernes.

Aucun veilleur de nuit ; la technologie basée sur le procédé des rayons lasers croisés suffisant amplement.

Mais apparemment pas toujours.

Un petit compas pour inciser délicatement un grand nombril dans la vitrine et le tour était joué !

Il n’éprouva aucune difficulté à faire le trajet retour, à ressortir par la même lucarne, puis à se hisser jusque sur le toit.

Mais l’ULM n’était plus en vue.

    

     Il attendit, puis s’impatienta.

Une petite envie pressante l’occupa un moment, le temps de trouver le bon endroit, la bonne gouttière.

Plus d’une heure était passée ; l’aube commençait à poindre, ainsi que l’on a coutume de dire.

Mais que diable avait-elle pu aller faire au lieu de tourner en rond dans le ciel ?!

    

     Elle était naturellement allée dormir.

A son âge, quoi de plus normal quand on a cours le lendemain ?

Heureusement pour lui, son image la réveilla en sursaut.

Etait-il toujours temps de reprendre les airs pour retourner le chercher ?…

Vêtue de son pyjama à lapins bleus, elle rejoignit rapidement l’aéronef à moteur qu’elle avait négligemment garé en double file et s’envola.

A un léger détour près, elle retrouva sans problème le chemin de la banque, le toit et le gentleman cambrioleur qui montra quelques signes d’exaspération en grimpant à bord.

Mais bon !

Il sut vite se confondre en excuses ; elle ne chercha pas à justifier son retard.

Tout le monde parut content.

     De retour dans sa chambre de jeune fille, il sortit de sa poche un carré de velours.

Et le joyau apparut dans tout son éclat.

Le bijou la fit tant cligner des yeux qu’elle crut ressentir le décollement de ses rétines.

Un instant aveuglée, elle parvint à accommoder sa vision de l’objet de leurs convoitises et ne put qu’admirer la lumière qui semblait jaillir des cinquante-huit facettes (qu’elle ne recompta pas).

Elle s’avoua que le tout faisait finalement quelque peu…tapageur.

Rodolphe était aux anges et riait de toutes ses dents nacrées (forcément !).

En un dernier éclair, le temps d’un large sourire ravageur et d’un tour de passe-passe, ils avaient disparu ; la pierre et le triton s’étaient volatilisés.

De fatigue, elle s’endormit sur son lit sans comprendre, et reprit le cours de ses rêveries.

    

     On frappait violemment à sa porte qui céda sans résistance.

Deux individus à l’œil sévère -l’autre moins- lui lurent ses droits en stéréophonie.

Faute de temps accordé, elle les suivit dans son pyjama à lapins bleus.

Elle grimpa, de bon matin, dans une auto toute blanche avec des décalcomanies.

La voiture se révéla être un mode de transport bien moins pratique que le planeur à moteur, surtout à cette première heure de pointe.

Elle atterrit sur une chaise, dans une pièce fermée par deux clefs ; on lui stipula son début de garde-à-vue.

Il n’était que 7h04.

Aussitôt, cela lui rappela un film et elle commença à réaliser qu’elle ignorait tout -ou presque- des questions juridiques.

Elle allait certainement être interrogée sans relâche durant de longues heures au cours desquelles elle aurait faim et soif, puisqu’elle n’avait pas pu prendre son petit déjeuner.

A sa grande surprise, on lui en un servit un.

Frugal : petit café, petit croissant, petite tartine petitement beurrée ; pas de confiture de myrtille ; pas de confiture du tout, pour être précis.

On ne l’autorisa pas, ensuite, à se laver les dents.

    

     Puis les questions fusèrent.

Nom, prénom, âge, profession (!) ; ceux et celles des parents.

Et d’ailleurs, pourquoi n’étaient-ils pas ce matin à leur domicile ? ; pourquoi même n’y avait-il aucune trace d’une récente présence ? ; vivait-elle seule ?

Toujours assise, elle tomba des nues.

Elle ne sut pas répondre car elle ne savait rien.

Selon elle, ses parents dormaient encore quand elle fut brutalement réveillée et, à cette heure, ils devaient, l’un et l’autre, rouler ensemble vers l’hôpital où tous deux travaillaient, son père comme infirmier et sa mère en tant que médecin ORL.  

Que dire de plus, à part qu’elle avait mal et insuffisamment dormi ?

Les deux hommes, dubitatifs, ne voulurent pas se contenter de si peu et lui intimèrent l’ordre de parler !

Mais pour parler, encore lui aurait-il fallu avoir quelque chose d’intéressant à dire.

Comme rien de raisonnable ne lui vint à l’esprit, elle se tut.

Pourtant, elle avait bien une petite idée ; elle préféra le silence.

On la laissa tranquille un long moment, seule sur sa chaise, devant la table débarrassée.

De fatigue, elle s’endormit, le front écrasé sur ses bras empilés.

    

     Plus tard, elle fut tirée de son sommeil par le même duo pas très comique.

Toute notion d’heure dissoute, ils se présentèrent : John et James Fedeicher, deux frères travaillant pour le compte de la Swiss Lord Company, une compagnie d’assurance…helvète, of course !

Ils enquêtaient diligemment, depuis tôt le matin, sur un vol survenu dans la nuit.

Elle n’eut pas la présence d’esprit de se demander comment ils avaient bien pu remonter jusqu’à elle ; elle eut celle, cependant, de ne pas avouer sa complicité dans un crime pour lequel elle n’avait fait que voler dans les airs.

Son vol, quoique nocturne, n’était en rien répréhensible !

Fedeicher et Fedeicher n’eurent pas tellement l’air d’apprécier ses dénégations.

En regard d’une effraction qui risquait bien de couler purement et simplement la société qui les rémunérait généreusement -en fonction des résultats- ils ne pouvaient pas se contenter de si peu.

Une gamine ne leur ferait sûrement pas échec, après dix-sept années de bons et loyaux services !

Ils s’employèrent donc à la faire parler, de gré ou de force.

    

     Elle vécut un cauchemar éveillé.

A chaque fois qu’elle piquait du nez, ils lui piquaient un bras, ou une main.

Cela lui rappela ses parties de « pouilleux massacreur » qu’elle aimait pratiquer entre amies, surtout quand elle gagnait.

Mais elle semblait bien loin de remporter celle-ci, qui lui paraissait fort mal entamée.

Les bras endoloris et les mains meurtries, elle finit par avouer ce qu’elle voulait taire, alors que tout l’or du monde, tous les diamants de la terre, n’auraient pu la convaincre de trahir l’être aimé.

Dans son exaltation, sa torture mentale lui sembla supérieure à la question à laquelle elle était soumise depuis des heures.

La combinaison des deux, en plus de la fatigue et du manque de sommeil, eut cependant raison de sa jeune résistance.

Elle se décida à raconter.

Et ils lui rirent au nez.

Quel diamant ? Quel ULM ?

Quel Lupin ou Spiderman amateur de joaillerie ?

De quelle histoire était-elle en train de les divertir ?

L’heure n’était pas à la plaisanterie : ils enquêtaient, sérieusement, sur le plus grand cambriolage de tous les temps !

Un détournement de fonds effectué tout en douceur, sans arme ni alarme, dont le montant dépassait largement son imagination de jeune fille.

Elle demeura stupéfaite ; toute coite.

Quoi, l’aveu qu’elle venait de faire se révélait donc sans prix, à double titre !

Elle finit par s’évanouir.

           

            Quand le réveil sonna, elle lui donna une grande claque.

Pas question de se lever aujourd’hui.

Elle n’irait pas davantage en cours qu’à la messe du dimanche.

Trop fatiguée par sa nuit agitée, elle préféra ignorer toute question d’heure et de jour.

Il serait bien temps, plus tard, de se rattraper.

Pour l’instant, l’important n’était-il pas de songer -sans relâche- à Rodolphe…malgré les aléas et les contrariétés qui survinrent ?

    

     Heureusement -néanmoins- que ce n’était qu’un rêve, aussi espiègle qu’inaccessible.

 

breakfastattiffanys1961.jpg  pointsdesuspension.jpg

(© 2010/droits réservés) 

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